– disponible sur la catalogue Paramount + –
Exemple parfait de film maudit, tiraillé entre les objectifs mercantiles des majors et les ambitions artistiques de son auteur, La Forteresse noire représente, pour tout amateur de cinéma de genre — et plus encore pour les amoureux du cinéma de Michael Mann — une véritable madeleine de Proust. Une œuvre imparfaite, fascinante, hantée par ses propres fantômes, dont les cicatrices de production participent paradoxalement à la puissance hypnotique. Et alors que cette œuvre maudite fut, par vagues successives, rendue inaccessible et introuvable, un Blu-ray Paramount permet enfin de la redécouvrir. L’édition Vinegar Syndrome est notamment disponible chez Metaluna Store — attention toutefois, les pistes proposées sont uniquement en VO, sans sous-titres français. Mais pour tous les bilingues, vous l’aurez compris : il faut se ruer sur cette très belle copie 4K Ultra HD !
L’histoire : 1941, au cœur des Carpates roumaines. Une unité de soldats nazis prend possession d’une mystérieuse forteresse isolée, malgré les avertissements du gardien local. Bientôt, des morts inexplicables frappent les occupants, révélant la présence d’une entité maléfique scellée dans les murs du sombre édifice. Alors qu’un furieux officier allemand cherche à percer l’énigme de ce lieu maudit, un érudit juif et sa fille, arrachés aux camps, se retrouvent contraints de devoir collaborer avec leurs tortionnaires pour élucider ce mystère…
Notre avis :
Le visage du mal
Parabole sur le mal, intradiégétiquement dévorée par le fascisme, La Forteresse noire demeure l’unique véritable incursion de Michael Mann dans le cinéma fantastique — même si Leo, dans Thief, constituait déjà, à sa manière, une forme de monstre. Expérience désastreuse pour les équipes techniques et artistiques comme pour leur maître d’œuvre, le tournage du long métrage augurait à lui seul de son destin chaotique, lequel continue, plus de quarante ans après, à faire couler beaucoup d’encre. Les plateaux, situés entre les studios de Shepperton et le Pays de Galles, furent notamment les derniers lieux foulés par le regretté superviseur des effets spéciaux Wally Veevers. Privé de ce dernier pour une bonne partie du tournage, Mann bricolera lui-même certains plans au sein desquels apparaît le lovecraftien Radu Molasar. La créature, à la fois démoniaque et mystique, peut parfois conférer au film un aspect daté, voire kitsch, à ceux qui ne sauraient déceler, derrière ses apparitions, la portée hautement philosophique et hiératique de l’œuvre.
Depuis 1983, The Keep n’a cessé d’être diffusé à la télévision américaine dans de multiples versions remontées au gré des ayants droit, chacune faisant l’impasse sur ce fameux director’s cut de plus de trois heures, espéré par les cinéphiles du monde entier — et par le cinéaste lui-même. Redécouvrir La Forteresse noire à rebours, c’est pourtant constater à quel point le film est profondément mannien dans ses thèmes tout en s’éloignant de certaines habitudes visuelles du metteur en scène. On y retrouve certes le penchant du créateur du Solitaire pour une forme de cinéma impressionniste, mais c’est probablement la seule fois où Michael Mann laisse à ce point libre cours à une formalisation picturale qui hybride ouvertement expressionnisme allemand et montage soviétique.

L’ombre des pionniers
On sait à quel point Mann est un amoureux du Cuirassé Potemkine, qu’il place même en tête de certains de ses classements de cinéphile dressés pour Letterboxd. On sait tout autant que le film noir américain, lui-même excroissance directe de l’expressionnisme allemand, occupe une place centrale dans l’œuvre du cinéaste à l’origine de Manhunter. Quand la ville dort figure d’ailleurs lui aussi parmi les films les plus marquants de la cinéphilie de Michael Mann. Dans The Keep, les lignes de force de ces deux courants cohabitent dans une alchimie rare, précieuse, qui confine parfois à l’expérimentation atmosphérique pure.
La présence de ces influences n’a évidemment rien de gratuit. Le national-socialisme constitue le cœur idéologique du métrage, et Mann construit une œuvre engagée où l’expérimentation visuelle rencontre les courants qui l’ont nourri pour produire son propre langage. Comme souvent chez lui, on reconnaît l’homme derrière la caméra dès les premières minutes.
En combinant les doctrines de ces deux écoles, le réalisateur mêle la science du tournage en décors réels et la recherche d’un réalisme historique, héritées du cinéma soviétique, à des décors colossaux fabriqués, des angles distordus, des jeux d’ombres et de lumières, des compositions en clair-obscur, mais surtout à l’expression des troubles intérieurs, de la folie et de l’angoisse humaine. Une véritable science de l’alchimie et de l’expérimentation qui culminera dans un final hallucinant, où les nappes synthétiques de Tangerine Dream confèrent au film des relents atmosphériques qui, en 1983, avaient peu, voire pas d’équivalent.
Cette obsession du dédoublement, centrale dans la filmographie de Mann, prend ici des proportions presque schizophréniques. Elle trouvera plus tard d’autres incarnations dans le docteur Jeffrey Wigand de Révélations, tiraillé entre ses convictions et le monde auquel il appartient, mais aussi dans le Vincent de Collateral, personnage littéralement démultiplié par les scintillements de verre et d’acier de la mégalopole. Dans La Forteresse noire, cette fracture intérieure s’inscrit jusque dans l’architecture elle-même, au point que des émanations de Murnau semblent parfois surgir au détour d’un couloir, de chaque mur, de chaque ombre.
Pour apprécier pleinement The Keep, il faut donc accepter son caractère bricolé, outrancier, parfois bancal, afin d’en discerner progressivement le véritable dessein. Car il existe un parallèle fascinant entre les personnages qui se débattent dans un combat totalement inégal contre les SS et le cinéaste lui-même, contraint de contourner les aléas d’une production devenue incontrôlable. Par petite touches, aussi, le long métrage raconte l’entêtement de Mann à mener son projet à terme et finit ainsi par faire écho à la diégèse de La Forteresse noire.
Et le cinéma est précisément, pour Mann, le moyen de tous les combats (Révélations en sera l’hallucinante preuve).

Le mal, la nuit et le regard
Cette lecture prend une résonance particulière lorsque l’on replace La Forteresse noire dans le parcours personnel du cinéaste. Michael Kenneth Mann, fils de Jack Mann, immigrant ukrainien et vétéran de la Seconde Guerre mondiale, a été plongé dès sa naissance dans les complexités douloureuses et historiques d’une culture juive qui ne cessera de nourrir sa réflexion sur le mal, la violence et la nécessité de leur résister. Le parcours de son père le conduira d’ailleurs sous les drapeaux américains durant la Seconde Guerre mondiale : déployé en Europe, Jack Mann participera notamment à la tristement célèbre bataille des Ardennes (Battle of the Bulge), au cours de laquelle il sera blessé. Michael Mann lui rendra un hommage très émouvant lors de la remise du Prix Lumière à Lyon, évoquant alors l’héroïsme de son père au cours de cette bataille. Cette préoccupation idéologique, profondément ancrée dans son regard, ne disparaîtra jamais réellement de son cinéma. Bien des années après The Keep, dans Ali, le cinéaste s’intéressera aux démons ségrégationnistes d’une société en pleine mutation.
Pour la plongée dans une enclave roumaine de la Seconde Guerre mondiale de La forteresse noire, microcosme illusoirement fermé sur lui-même où les frontières protectrices sont progressivement abattues, Mann opte donc pour une stylisation extrême et utilise tous les outils à sa disposition pour contourner les problèmes techniques qui ont marqué la production. L’utilisation du score de Tangerine Dream, forcément extradiégétique, renvoie sans peine aux procédés narratifs d’un certain 2001, l’Odyssée de l’espace. La rigueur habituelle de l’écriture est déjà présente, tout comme une caractérisation des personnages exceptionnelle.
Peu de doute, d’ailleurs, quant au fait que l’effrayant Kaempffer, campé par l’impeccable Gabriel Byrne, ait pu influencer Guillermo del Toro dans la création du sublime Labyrinthe de Pan, autre fable antifasciste opposant la puissance du septième art aux horreurs des extrémismes de tous bords. Molasar, pour sa part, est peut-être une créature assemblée de bric et de broc par une production qui n’a jamais cessé de lui compliquer la tâche, mais il n’en demeure pas moins fascinant. Il rappelle cette conscience philosophique qui habite parfois le cinéma de genre et ses créatures, de Predator à bien d’autres figures monstrueuses dont la fonction dépasse largement la simple menace physique.
Lorsque Sartre évoque autrui en affirmant être « prisonnier du regard des autres », et que « l’enfer signifie que [sa] liberté est aliénée en ce qu’elle dépend des autres, de leurs opinions et sentiments », on comprend mieux ce que Mann cherche à installer dès les premières minutes. Les gros plans insistants sur les yeux de Jürgen Prochnow semblent déjà résumer tout le programme : voir, être vu, être prisonnier d’un regard inquisiteur et tenter de s’en libérer.
Cette question de l’identité irriguera, elle aussi, la filmographie du cinéaste. En 2015, Hacker évoquera encore le besoin, pour ses protagonistes, de s’effacer individuellement au profit d’une cause plus grande qu’eux. Revenir à La Forteresse noire permet alors de mesurer la permanence de cette obsession. Le final, romantique, furieux et harassant, ne constitue pas seulement l’aboutissement d’une fable fantastique : il prolonge une réflexion sur l’individu confronté à des forces qui le dépassent.
Quoi qu’il en soit, c’est peut-être la collision entre l’intention et l’accident qui fait aujourd’hui toute la singularité de The Keep. Michael Mann n’a pas réussi à fabriquer le film qu’il imaginait. Il a fabriqué autre chose : une œuvre mutilée, mystérieuse, incomplète, mais traversée par une puissance esthétique et idéologique que le temps n’a jamais réussi à dissiper.
Thierry Jousse, dans son analyse de l’utilisation de la musique chez Michael Mann pour Blow Up, conclut au rythme du sublime et hypnotique Gloria en exprimant son envie de « Rester avec le monstre blanc aux yeux rouges et Tangerine Dream, jusqu’au bout de la nuit. Jusqu’au bout de la nuit ».
Difficile de trouver meilleure manière de se plonger dans les méandres de cette La Forteresse noire.
Car lancer n’importe quel film du cinéaste – nocturne par excellence – produit en fait un effet immédiat : celui de nous attirer vers sa lumière, ses ombres, et ses fantômes… jusqu’au bout de la nuit !
Et il ne faut surtout pas s’en priver.
« Je voulais créer un conte de fées pour adultes. Quelque chose qui possède la même simplicité mythique que La Belle et la Bête de Jean Cocteau. Mon intention était de faire un film stylisé, un poème tonal expressionniste où la réalité est créée par le cinéma lui-même. »
Michael Mann

