Hacker (Michael Mann) - la critique

Hacker – Le dernier des hommes libres ! La critique

  • Post category:Critiques
  • Temps de lecture :13 mins read

– disponible à la location ou à l’achat sur Prime Video

Hacker est autant le maillon qui vient clore le diptyque amorcé avec Miami Vice qu’une pierre supplémentaire venant édifier une filmographie passionnante, passionnée et d’une cohérence implacable. Chez Michael Mann, les genres changent, les époques se déplacent, les technologies évoluent, mais quelque chose demeure : cette obsession pour les hommes qui tentent de préserver leur liberté au cœur de systèmes qui, eux, ne cessent de se perfectionner pour les absorber et les modeler selon leur propre volonté.

L’histoire : À Hong Kong, la centrale nucléaire de Chai Wan a été hackée. Un logiciel malveillant, sous la forme d’un outil d’administration à distance ou RAT (Remote Access Tool), a ouvert la porte à un autre malware plus puissant qui a détruit le système de refroidissement de la centrale, provoquant la fissure d’un caisson de confinement et la fusion de son coeur. Aucune tentative d’extorsion de fonds ou de revendication politique n’a été faite. Ce qui a motivé cet acte criminel reste un mystère. Un groupe de hauts gradés de l’APL (Armée populaire de libération chinoise) charge le capitaine Dawai Chen, spécialiste de la défense contre les cyberattaques, de retrouver et de neutraliser l’auteur de ce crime. À Chicago, le Mercantile Trade Exchange (CME) est hacké, provoquant l’inflation soudaine des prix du soja. Carol Barrett, une agente chevronnée du FBI, encourage ses supérieurs à associer leurs efforts à ceux de la Chine. Mais le capitaine Chen est loin de l’idée qu’elle s’en était faite. Formé au MIT, avec une parfaite maîtrise de l’anglais, l’officier chinois insiste pour que ses homologues américains libèrent sur le champ un célèbre hacker détenu en prison : Nicholas Hathaway.

Notre avis :

L’homme qui voulait encore être libre

Les spécialistes qui ont saisi, dès que la première partie de la filmographie du maestro fut suffisamment étoffée pour laisser apparaître des obsessions clairement établies, l’essence du cinéma de Mann l’ont rapidement compris : le cinéaste peut passer du film policier au thriller, du biopic au fantastique, du film historique au récit criminel sans jamais perdre son fil directeur. Chaque nouveau genre devient chez lui un laboratoire permettant d’interroger la condition humaine, mais aussi le cinéma lui-même. Car Mann n’a jamais considéré le médium comme un langage figé. Son œuvre accompagne ses mutations, les provoque parfois, les absorbe toujours… et les comprend mieux que quiconque. Si Révélations annonçait déjà l’importance des réseaux — au sens large du terme —, Miami Vice transformait la révolution numérique en véritable esthétique ; Hacker pousse cette logique jusqu’à son point culminant.

Dès l’ouverture, le film donne à voir une planète qui n’a plus tout à fait l’apparence qu’on lui connaît dans l’inconscient collectif. La Terre devient, sous les yeux du spectateur, une sphère parcourue de signaux, de flux, de connexions. Les frontières physiques semblent s’effacer au profit d’un réseau omniprésent, dont la puissance dépasse celle des individus qui l’ont créé. À l’heure où l’intelligence artificielle et les systèmes automatisés occupent une place toujours plus considérable dans nos existences, cette vision apparaît plus qu’éclairée. Mann filme un monde dans lequel l’homme a créé un outil de connexion si puissant qu’il menace désormais de devenir l’inverse exact de ce qu’il devait être : un instrument d’émancipation… finalement devenu machine d’effacement. L’informatique devient ainsi, à l’échelle du métrage, une mise en abyme de la suppression, et ce par un simple clic. Un outil de destruction, littéral.

C’est dans l’opposition entre l’intime et le collectif, l’individu et le système, que Hacker trouve son premier moteur. Les scènes consacrées au quotidien carcéral de Nicholas Hathaway sont, à cet égard, particulièrement révélatrices. Mann y filme un homme enfermé qui tente de se construire une abstraction intérieure, un espace mental à lui, une forme de refuge très subjectif. Mais cette bulle ne peut durer. Les ruptures de point de vue, les intrusions de l’extérieur et la matérialité même de l’environnement carcéral rappellent constamment que l’individu ne peut jamais totalement s’extraire du monde qui l’entoure. On ne peut pas s’extraire du flux — il suffit, pour s’en convaincre, de revoir les théories qui accompagnent le chef-d’œuvre Miami Vice.

Hathaway est ainsi un personnage profondément mannien : un professionnel, un homme doté d’une compétence rare, mais surtout un homme qui cherche à reprendre possession de sa propre existence. Comme McCauley dans Heat ou Frank dans Le Solitaire, il avance dans un monde dont il connaît les règles mieux que ceux qui prétendent le contrôler — ce qui, d’ailleurs, n’est jamais synonyme d’atteindre pour autant l’objectif fixé. Sauf qu’ici, les règles ont changé. Le crime n’est plus seulement une affaire de rues, de banques, d’armes et de véhicules qui filent à toute allure. Il est devenu abstrait, mondial, instantané. Le territoire du professionnel n’est plus la ville : c’est le réseau.

Et c’est précisément là que Mann commence à regarder son propre cinéma dans le rétroviseur.

Un ensemble varié de caméras numériques, parmi lesquelles de petits appareils grand public, a été utilisé pendant le tournage afin de créer des textures d’image riches et variées. Ces changements subtils de résolution et de rendu prennent toute leur ampleur lors d’un visionnage de Hacker en 4K, sur grand écran. La texture de l’image est alors quasiment inédite. © Universal Pictures International France
Un ensemble varié de caméras numériques, parmi lesquelles de petits appareils grand public, a été utilisé pendant le tournage afin de créer des textures d’image riches et variées. Ces changements subtils de résolution et de rendu prennent toute leur ampleur lors d’un visionnage de Hacker en 4K, sur grand écran. La texture de l’image est alors quasiment inédite. © Universal Pictures International France

Du braqueur au hacker

Hacker est jalonné de fantômes, donc. Ceux de Thief, de Heat, de Collateral, d’Ali, de Comme un homme libre, mais aussi, plus directement, de Miami Vice. Ces références ne ressemblent pourtant jamais à de simples clins d’œil adressés aux amateurs du cinéaste, ni à de vulgaires auto-citations. Elles participent d’une réflexion beaucoup plus vaste sur la disparition d’un monde. Hathaway résume d’ailleurs son passé à son amante dans une scène qui évoque directement la manière dont Frank, sous les traits de James Caan, racontait autrefois son existence dans Le Solitaire. Mais le temps n’est plus le même.

Tout ce que Mann avait commencé à observer dans ses films précédents semble ici avoir atteint un nouveau stade. La plongée carcérale rappelle Comme un homme libre. L’insoumission face aux autorités prolonge les questionnements d’Ali. L’étude des réseaux criminels renvoie évidemment à Heat et Collateral. Et Miami Vice, surtout, apparaît comme le véritable précédent esthétique et conceptuel de l’entreprise.

Mann affirmait déjà que Miami Vice symbolisait un « nouveau Casablanca où tout s’achète ». Hacker semble observer ce monde quelques années plus tard, lorsque même l’idée de territoire a commencé à disparaître. Tout est désormais connecté, accessible, piratable. Le pouvoir circule à travers des infrastructures que l’immense majorité des individus ne comprend même plus. L’homme moderne vit ainsi au cœur d’un système dont il dépend sans réellement le maîtriser.

On pense alors à Marc Ferro lorsqu’il écrit : « Visconti exprime son désenchantement devant les avancées du progrès, […] Tarkovski est plus pessimiste encore sur l’avenir de l’homme. Chez ces cinéastes, l’objet traité a moins d’importance que le statut qu’on lui attribue. » C’est exactement ce qui se joue ici. Le piratage informatique n’est finalement que la surface du film. Ce qui intéresse Mann, c’est ce que cette nouvelle forme de criminalité révèle de l’époque.

Pourtant, le cinéaste ne pouvait évidemment pas aborder le milieu de la cybercriminalité avec la même méthode que celui du crime organisé traditionnel. Mann est devenu, on le sait, au fil des décennies, une véritable encyclopédie vivante des méthodologies policières et criminelles. Pour Thief ou Heat, il avait fréquenté policiers et criminels, jusqu’à nouer des relations personnelles avec certains d’entre eux. Chuck Adamson, ancien officier de police de Chicago et figure essentielle dans la genèse de Heat, devint ainsi l’un de ses proches collaborateurs et amis.

Mais le monde du cybercrime obéit à d’autres règles. Il peut croiser la criminalité traditionnelle, parfois même la prolonger, mais il fonctionne selon une logique radicalement différente. Pour préparer Hacker, Mann s’est donc entouré de spécialistes de la cybersécurité et de véritables hackers, dont le mathématicien et pirate informatique Christopher McKinlay. Des enquêteurs fédéraux furent également consultés. Le scénario puise par ailleurs dans des événements réels, notamment l’affaire Stuxnet et l’attaque informatique visant une installation nucléaire iranienne.

Cette obsession du réalisme conduit Mann à refuser les représentations fantaisistes de l’informatique que le cinéma popularise régulièrement. Pas d’écrans magiques, pas de lignes de code destinées uniquement à « faire joli », pas d’interfaces absurdes permettant de « pirater » un système en quelques clics. Le réalisateur exige au contraire une véritable approche du code : les logiciels, les outils d’administration à distance et les failles exploitées doivent correspondre à des technologies existantes.

Et cette exigence n’est pas anecdotique. Elle révèle une nouvelle fois la méthode de Mann : le réalisme n’est jamais chez lui une fin en soi. Il constitue le socle à partir duquel peut naître sa stylisation pronconcée.

Car le hacker mannien ressemble finalement à tous les professionnels qui peuplent sa filmographie. Ce qui l’anime n’est pas nécessairement l’argent. Il s’agit du défi technique, de la performance, de la possibilité de pénétrer un système réputé inviolable. Parfois, du chaos lui-même. Il y a cette idée que la sensation d’être libre, par la maîtrise d’une zone que les autres ne comprennent pas encore, est grisante.

Le hacker devient alors une nouvelle incarnation de l’homme mannien. Un professionnel dont la compétence est à la fois le pouvoir et le vecteur d’aliénation.

Hacker est l’un des premiers films de Michael Mann à être tournés entièrement en numérique. Collateral (2004) et Miami Vice : Deux Flics à Miami (2006) avaient été principalement tournés en numérique, mais certaines de leurs séquences avaient encore été captées en 35 mm.
Hacker est l’un des premiers films de Michael Mann à être tournés entièrement en numérique. Collateral (2004) et Miami Vice : Deux Flics à Miami (2006) avaient été principalement tournés en numérique, mais certaines de leurs séquences avaient encore été captées en 35 mm. © Universal Pictures International France

La fin des territoires

Et c’est évidemment dans la mise en scène que Hacker devient pleinement un film de Michael Mann. Une mise en image cohérente, somptueuse, mais surtout profondément introspective, qui élève largement le spectacle au-dessus de ce que le genre proposait jusqu’alors. On assiste à un actioner contemporain filmé par un auteur — au sens le plus noble du terme.

Mann filme les paysages urbains comme il filme toujours ses personnages : à la recherche de leur solitude, de leur beauté et du souffle qui palpite dans leurs artères. Les villes nocturnes deviennent des espaces romantiques, les lumières artificielles dessinent des architectures mouvantes, les virées des amoureux répondent en miroir aux trajectoires criminelles. Le montage resserré, les récurrences visuelles, l’alternance entre une forme documentaire et la fluidité presque abstraite du mouvement composent un langage qui lui appartient désormais totalement.

Mais Hacker ne se contente pas de prolonger les expérimentations de Miami Vice. Il les pousse plus loin. Le travail sur les ralentis, notamment lors des fusillades, atteint parfois une forme de frontière expérimentale. Mann ne cherche pas qu’à évoquer la violence : il cherche à en restituer la perception par les humains. Les fusillades deviennent une fois de plus des expériences sensorielles, presque physiques et viscérales. Le spectateur ne regarde plus simplement l’action ; il la prend de plein fouet, en plein visage.

C’est ici que la fameuse « omniscience » numérique prend tout son sens. La caméra peut simultanément observer un homme, son environnement, une ville entière et les réseaux invisibles qui les relient. La technologie ne sert plus seulement à enregistrer le réel : elle modifie la manière dont le cinéaste peut lui-même le regarder. Elle ouvre littéralement le champ.

Et c’est précisément ce qui participe à donner à Hacker sa dimension mélancolique. Plus Mann perfectionne ses outils, plus le monde qu’il dépeint semble se déshumaniser. La caméra devient capable de voir partout, tout le temps, mais cette omniscience ne garantit aucunement une meilleure compréhension de l’être humain. Elle révèle au contraire un monde de l’hypermondialisation, tellement interconnecté que l’individu y paraît de plus en plus minuscule et insignifiant.

Le paradoxe est magnifique : plus le cinéma de Mann gagne en liberté technique, plus ses personnages semblent perdre la leur.

Le public américain ne suivra malheureusement pas. Hacker fut un véritable échec commercial aux États-Unis, notamment éclipsé par le succès fulgurant d’American Sniper de Clint Eastwood. Mais le temps a sa manière à lui de réhabiliter les œuvres qui regardaient trop loin devant elles. Hacker est de cette eau-là.

Car plus d’une décennie après sa sortie, Hacker paraît moins daté que nombre de productions qui lui étaient contemporaines. Ses intuitions sur les réseaux, l’interconnexion mondiale, la fragilité des infrastructures et l’effacement progressif de l’humain ont trouvé une résonance nouvelle. Et cette capacité à anticiper son époque sans jamais sacrifier la mise en scène constitue peut-être l’une des plus belles preuves de la permanence du cinéma de Mann.

À soixante-douze ans au moment du tournage, le cinéaste offre un film qui semble regarder le monde contemporain droit dans les yeux, tout en constatant qu’il ne le reconnaît déjà plus. Les institutions étatiques paraissent puissantes mais demeurent structurellement fragiles. Les frontières deviennent poreuses. Les criminels peuvent agir à distance (jusqu’au renversement final et sa stupéfiante scène d’opposition brutale en mano a mano). Les technologies abolissent les espaces autant qu’elles abolissent les distances. Et l’homme, au centre de tout cela, semble progressivement perdre sa place « naturelle ».

Il y a quelque chose de profondément mannien dans ce pessimisme. Depuis Le Solitaire, ses personnages tentent de construire une liberté individuelle au sein de systèmes qui finissent toujours par les rattraper. Frank voulait quitter le crime pour la vie de famille. McCauley voulait disparaître avec l’être aimé. Vincent Hanna voulait comprendre ce qui animait l’objet de sa dualité. Neil McCauley répétait qu’il fallait pouvoir tout abandonner en trente secondes. Hathaway, lui, évolue dans un monde où il n’est même plus certain que cette règle soit encore applicable.

Parce qu’il n’existe plus vraiment de lieu où disparaître.

Le réseau est omniscient.

Et c’est peut-être là, finalement, que Hacker rejoint Miami Vice pour clore un magnifique diptyque. Dans les deux films, Michael Mann observe un monde en train de changer sous ses yeux. Mais alors que Miami Vice contemplait la naissance d’une nouvelle modernité, Hacker en filme déjà les conséquences : un univers où l’homme a tellement perfectionné ses moyens informatiques qu’il risque désormais de disparaître derrière eux. De filer comme une ligne de code.

Le film est donc bien davantage qu’un thriller cybercriminel. C’est le portrait d’une époque qui ne sait plus très bien où elle va. Une œuvre sur le passage, la perte, les technologies incontrôlables, la solitude et la déshumanisation… mais plus que tout, sur cette éternelle quête de liberté qui traverse toute la filmographie de son auteur.

Et lorsque Michael Mann filme cette époque avec une telle maîtrise, comme habituellement à rebours des attentes commerciales et des modes passagères, une seule conclusion s’impose : Michael Mann is still the Man !

« Si je dois utiliser la vidéo, je veux trouver une esthétique qui découle de cette technologie. Je ne cherche pas à lui donner l’apparence de la pellicule. »

Michael Mann
Hacker (Michael Mann) - affiche du film

Auteur/autrice