Critique du film 'Ali' de Michael Mann

Ali – Filmer l’homme, embrasser l’Histoire – La critique

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« Si tu veux faire de vieux os dans ce métier, sois libre comme l’air… » Difficile, ces derniers temps, de ne pas avoir cette réplique de Heat en tête. Chez DcPMag, nous sentons plus que jamais The Heat around the corner puisque Heat 2 poursuit sa préparation et que l’attente autour de la suite du chef-d’œuvre absolu de Michael Mann atteint des sommets (notre critique du roman est déjà disponible). Dans l’attente, nous replongeons avec bonheur dans la filmographie de celui qui demeure, aux yeux de votre fidèle serviteur, le plus grand cinéaste en activité. L’occasion était idéale de revenir sur Ali, immense fresque consacrée à Muhammad Ali, où le biopic devient à la fois reconstitution historique, manifeste politique et laboratoire d’un langage cinématographique en pleine mutation.

L’histoire : En faisant preuve de détermination, d’endurance physique, d’agressivité et d’intelligence, Muhammad Ali est devenu une légende vivante de la boxe américaine. Belinda, son épouse, Angelo Dundee, son entraîneur, Drew Brown, son conseiller, Howard Bingham, son photographe et biographe, et Ferdie Pacheco, son docteur, ont été les témoins privilégiés de sa carrière à la fois brillante et mouvementée que ce soit sur ou en dehors du ring. L’ascension de Cassius Clay Jr. parmi les grands de la boxe débute en 1960, année durant laquelle il remporte une médaille d’or aux Jeux Olympiques. Débordant d’ambition, il passe professionnel et vise le titre mondial. Ses chances de gagner contre Sonny Liston, le tenant du titre, sont toutefois maigres. En effet, ce dernier n’a jamais perdu un combat.

Notre avis :

Le ring comme champ de bataille

Lorsque Will Smith et Muhammad Ali lui-même choisissent de confier le film à Michael Mann plutôt qu’à Spike Lee, le cinéaste affiche immédiatement ses intentions. Il ne sera jamais question d’un monument hagiographique. Dès la préproduction, Mann annonce vouloir montrer les zones d’ombre du champion : ses échecs conjugaux, son engagement auprès de la Nation of Islam, sa naïveté politique, ou encore l’exploitation financière dont il fut victime. Tout est pensé pour fuir ce que l’équipe qualifiera de « sentimentalisme larmoyant ».

Mais, comme souvent chez Mann, le sujet véritable dépasse rapidement son personnage principal. Derrière la trajectoire de Muhammad Ali surgit le portrait d’une Amérique en pleine convulsion : guerre du Vietnam, ségrégation persistante, conflits idéologiques, instrumentalisation politique des corps et des images. Le boxeur devient alors un point de convergence où se rencontrent toutes les obsessions du réalisateur. Comme Neil McCauley, Jeffrey Wigand ou Vincent Hanna avant lui, Ali est un homme dont la quête intime finit par révéler les fractures profondes d’une société entière. Mann ne filme jamais un individu isolé ; il filme toujours un homme traversé par l’Histoire… qui, à son tour, traverse l’histoire des États-Unis. Rappelons, à ce sujet, que, pour Jean-Baptiste Thoret, Heat est par certains aspects La Horde sauvage inversée et vient, de ce point de vue, clore un pan entier de l’histoire du cinéma américain, et plus largement de celle des États-Unis.

Pour devenir Muhammad Ali, Will Smith a suivi un entraînement de champion : installé à Aspen, dans le Colorado, pour profiter de l'altitude, il courait 8 km chaque matin avant trois heures de boxe et une après-midi complète de musculation. Résultat : près de 16 kg de muscle gagnés en moins de quatre mois.
Pour devenir Muhammad Ali, Will Smith a suivi un entraînement de champion : installé à Aspen, dans le Colorado, pour profiter de l’altitude, il courait 8 km chaque matin avant trois heures de boxe et une après-midi complète de musculation. Résultat : près de 16 kg de muscle gagnés en moins de quatre mois. © Bac Films

La révolution silencieuse

Ali occupe également une place essentielle dans l’évolution esthétique de Michael Mann. Après Révélations, le cinéaste poursuit ici son exploration des possibilités offertes par la captation numérique. Un choix qui n’a rien d’un simple exercice technique. Chez lui, chaque innovation répond à une nécessité dramatique et, plus encore, à une construction esthétique de son œuvre dans son ensemble.

Cette nouvelle liberté visuelle lui permet d’élargir littéralement son champ d’observation. Les célèbres séquences de jogging nocturne, avec leur texture granuleuse si singulière — ce bruit numérique que tant de cinéastes cherchaient alors à masquer — deviennent ici une véritable matière esthétique. Là où d’autres auraient vu une imperfection technique, Mann transforme cette rugosité visuelle en langage. Elle confère aux images une présence organique, qui épouse parfaitement la réalité qu’elles cherchent à saisir. Ces plans n’observent donc pas seulement un sportif préparant son prochain combat : ils embrassent simultanément la ville, ses habitants, la police, les tensions raciales, les regards anonymes. La profondeur de champ s’ouvre littéralement ; le monde pénètre dans le cadre. L’image devient aussi omnisciente que le narrateur.

C’est précisément là que se manifeste la cohérence du cinéma de Mann : le fond et la forme ne cessent de dialoguer. Muhammad Ali s’est construit comme une figure publique, un homme façonné par son rapport permanent au regard des autres. En retour, Mann mobilise les nouvelles technologies pour faire de sa caméra un témoin total, capable de capter simultanément l’individu et le contexte qui le façonne. Cette intelligence conceptuelle annonce déjà l’aboutissement de ce que l’on peut considérer comme la grande trilogie numérique du cinéaste — Collateral, Miami Vice et Public Enemies — où la captation numérique cesse définitivement d’être une innovation technologique pour devenir un véritable langage cinématographique. Une forme esthétique à part entière !

Comme un épilogue au légendaire Rumble in the Jungle, le film évoque l'incroyable retour de George Foreman, sacré champion du monde des poids lourds le 5 novembre 1994 après avoir mis K.-O. Michael Moorer au 10ᵉ round. À 45 ans, il devient alors le plus vieux champion de l'histoire de la catégorie, effaçant le record de Jersey Joe Walcott.
Comme un épilogue au légendaire Rumble in the Jungle, le film évoque l’incroyable retour de George Foreman, sacré champion du monde des poids lourds le 5 novembre 1994 après avoir mis K.-O. Michael Moorer au 10ᵉ round. À 45 ans, il devient alors le plus vieux champion de l’histoire de la catégorie, effaçant le record de Jersey Joe Walcott. © Bac Films

L’Histoire dans le cadre

Les premières minutes du film suffisent d’ailleurs à mesurer cette ambition. Véritable leçon de montage et d’exposition (probablement l’une des meilleures introductions cinématographiques jamais filmées et montées), Ali pose immédiatement les enjeux historiques, politiques et humains qui irrigueront l’ensemble du récit. L’impérialisme américain, dénoncé à l’époque par une partie de la pensée progressiste — d’Herbert Marcuse à toute une génération d’intellectuels — irrigue discrètement le film sans jamais se transformer en pensum.

On pense alors naturellement aux mots de Marc Ferro, lorsqu’il écrivait que le cinéaste utilise « son coup d’œil et son art pour regarder autour de lui, et discerner ce que les hommes politiques et les Églises qui régissent la société ne veulent pas savoir ». Il n’est évidemment pas nécessaire d’avoir lu Ferro pour être bouleversé par Ali. Mais comprendre cette manière qu’a Michael Mann de faire dialoguer la grande Histoire avec les destinées individuelles permet de mesurer toute la richesse d’une œuvre qui dépasse largement le simple biopic sportif.

Plus de vingt ans après sa sortie, Ali apparaît comme l’un des films-charnières de la carrière de Michael Mann. Celui où son langage cinématographique évolue autant que son regard sur le monde. Un immense film sur un immense homme, mais surtout une nouvelle démonstration que, dans les mains de Mann, le cinéma n’est jamais une simple représentation du réel : il est une manière de mieux le comprendre et de l’appréhender. Comme on le sait depuis que F. X. Feeney a résumé l’œuvre du maestro, Mann n’est pas motivé par une volonté de subvertir les approches cinématographiques de ses pairs ; c’est le souffle de la vie qui anime ses projets cinématographiques. Ali en constitue un exemple supplémentaire, stupéfiant.

« Tourner en HD, c’est filmer le réel sans protection. »

Michael Mann
Ali (film de Michael Mann, 2001)

Auteur/autrice