The Ugly – Le vertige de la création – La critique

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– date de sortie en France : 29 juillet 2026 –

Depuis ses débuts, Yeon Sang-ho n’a jamais utilisé le cinéma de genre (que) comme une mécanique spectaculaire. Zombies, thrillers, fantastique ou science-fiction sont chez lui des formes destinées à river son spectateur au fauteuil… tout en auscultant l’humain ! Avec The Ugly, le cinéaste sud-coréen poursuit cette trajectoire mais franchit une étape supplémentaire : derrière son récit criminel se cache sans doute son film le plus intime, le plus réflexif et peut-être aussi le plus désespéré. Une œuvre où l’acte même de créer devient le véritable sujet du récit.

L’histoire : Aveugle de naissance, un maître artisan, admiré pour la beauté des sceaux qu’il grave, vit reclus avec son fils unique. Mais cette paix vole en éclats lorsque les ossements de sa femme, disparue quarante ans plus tôt, sont découverts. Son fils entreprend alors de mener l’enquête sur ce passé. Cette quête de vérité va dévoiler de lourds secrets, de ceux qui touchent à la laideur humaine.

Notre avis :

Créer pour croire

Chez Sang-ho, le fantastique n’est donc jamais un simple décorum ; il constitue un outil de diagnostic. Nous l’écrivions déjà à propos de l’injustement mal-aimé Peninsula : l’accueil triomphal réservé à Dernier train pour Busan à Cannes en 2016 ne faisait que révéler au grand public un auteur déjà pleinement constitué, dont les remarquables The King of Pigs et Seoul Station avaient depuis longtemps démontré que le cinéma de genre pouvait devenir un formidable révélateur des fractures politiques, sociales et humaines de la Corée.

Déjà dans Dernier train pour Busan — qu’Edgar Wright considère lui-même comme l’un des plus grands films de zombies jamais réalisés — les morts-vivants n’étaient finalement que le miroir d’une société gouvernée par le productivisme, la compétition et l’obsession des chiffres. Rien d’étonnant dès lors à ce que son protagoniste soit courtier en bourse : chez Sang-ho, les monstres qui entourent ledit courtier naissent d’un système avant de surgir sous une forme fantastique. Les trajectoires de ses personnages, aussi bouleversantes soient-elles, prennent vie — et meurent — dans ce cadre sociétal rigoureusement balisé.

Mais The Ugly marque une véritable inflexion. Là où son passé d’animateur nourrissait jusqu’ici une mise en scène d’une fluidité presque chorégraphique, le cinéaste adopte désormais une caméra plus posée, parfois à l’orée du naturalisme. Ce dépouillement n’a pourtant rien d’un renoncement. Bien au contraire. Il rappelle une évidence trop souvent oubliée : au cinéma, la forme ne vaut que lorsqu’elle épouse le fond. Là où la caméra devient plus discrète, la réflexion évolue. On connaît l’admiration réciproque que se portent Alfonso Cuarón et Yeon Sang-ho, deux formalistes capables de remodeler entièrement leur langage sans jamais perdre leur identité. Le premier passe de Gravity à Roma ; le second de Peninsula à The Ugly. Deux cinéastes qui prouvent qu’un vértiable auteur n’est jamais prisonnier de son style.

Yeon Sang-ho dirigeant ses équipes lors du tournage © 2025 WOWPOINT and Plus M Entertainment.
Yeon Sang-ho dirigeant ses équipes lors du tournage © 2025 WOWPOINT and Plus M Entertainment.

Les images en héritage

Cette réflexion irrigue chaque personnage du film. Le maître graveur aveugle façonne des sceaux admirés pour leur perfection. Le chef d’entreprise poursuit obstinément une quête d’immortalisation des êtres qu’il possède — littéralement — par la photographie. Une réalisatrice cherche désespérément le sujet qui rendra son œuvre plus séduisante, plus « vendable ». Jusqu’au thanatopracteur, anéanti lorsque son travail est profané dans la morgue. Tous créent. Tous cherchent à laisser une trace dans une société où cette quête devient un poids écrasant.

À première vue, cette mise en abyme pourrait faire craindre un exercice narcissique. Elle produit exactement l’effet inverse. Derrière chacun de ces créateurs se dessine progressivement une autre silhouette : celle de Yeon Sang-ho lui-même. Non pas un artiste qui se contemple, mais un auteur qui s’interroge. Pourquoi dessiner ? Pourquoi filmer ? Pourquoi consacrer sa vie à fabriquer des images si celles-ci ne participent pas, d’une manière ou d’une autre, à rendre le monde meilleur ? Et surtout : à quoi bon créer de la beauté lorsqu’elle cohabite sans cesse avec la destruction dont l’Homme est capable ?

Cette interrogation prolonge naturellement Révélations. Là où ce dernier utilisait la foi pour sonder les consciences, The Ugly déplace la réflexion vers la création artistique. Croire en une force supérieure, croire en l’Homme, croire aux images, croire au beau : chez Sang-ho, ces dimensions dialoguent désormais au sein d’une même œuvre. Son cinéma n’a sans doute jamais autant ressemblé à une méditation métaphysique sur sa propre raison d’être.

Cette dimension réflexive innerve jusqu’à la construction même du récit. Les chapitres intitulés Interview 1, Interview 2, etc., mettent en scène des créateurs qui deviennent, par fragments, des doubles du cinéaste. Le jeu constant sur les points de vue nourrit simultanément le thriller et le discours qui l’accompagne. L’exemple le plus saisissant demeure cette mère de famille dont le visage reste obstinément dissimulé durant les flashbacks. Sang-ho construit un suspense dont la résolution paraît pourtant évidente très tôt. Mais précisément : l’identité importe moins que ce qu’elle révèle. Le dispositif ne cherche plus à surprendre ; il cherche à faire ressentir l’indicible.

Il est difficile de croire que The Ugly n'a coûté que 160 000 dollars tant sa maîtrise formelle impressionne © 2025 WOWPOINT and Plus M Entertainment.
Il est difficile de croire que The Ugly n’a coûté que 160 000 dollars tant sa maîtrise formelle impressionne © 2025 WOWPOINT and Plus M Entertainment.

Quand les masques tombent

C’est ici que The Ugly atteint une force peu commune. En révélant finalement ce que le spectateur pressentait depuis longtemps, Yeon Sang-ho ne désamorce jamais son récit : il le renforce. Car le véritable mystère n’est pas de découvrir qui est coupable, mais de constater jusqu’où peut aller la noirceur humaine.

Le cinéaste poursuit ainsi une idée qui traverse toute sa filmographie : les monstres les plus terrifiants ne sont pas toujours ceux qui dévorent leurs victimes. Ils portent parfois un costume, exercent une profession respectable ou partagent simplement notre quotidien. Derrière chaque visage ordinaire peut sommeiller une violence infiniment plus inquiétante que n’importe quel zombie.

À cet égard, The Ugly apparaît comme le prolongement logique de son parcours. Là où Dernier train pour Busan s’achevait dans un tunnel traversé par une fragile lueur d’espoir et où Peninsula ouvrait finalement une perspective plus lumineuse, ce nouveau film laisse planer un pessimisme encore plus radical. Sang-ho semble croire toujours autant dans le pouvoir du cinéma. Mais s’il croit encore profondément en son médium, il regarde désormais ses contemporains avec une confiance de plus en plus fragile.

Cette idée irrigue d’ailleurs jusqu’au concept même de « beauté » qui traverse le long métrage. Derrière ce qui pourrait n’être qu’un lieu commun — « la beauté est intérieure » — Sang-ho construit au contraire un récit d’une cruauté vertigineuse. L’aveugle de naissance, qui grave des images sans jamais avoir vu le monde, ne peut construire sa représentation du beau qu’à travers le regard de ceux qui l’entourent. Toute sa perception est dictée par une société qui lui explique ce qui mérite d’être admiré… ou rejeté. Difficile d’en dire davantage sans révéler les derniers mouvements du récit, mais cette idée achève de plonger The Ugly dans une noirceur abyssale.

Et pourtant, le film s’achève sur une émotion presque insoutenable. Une conclusion qui rappelle que la beauté persiste, même lorsqu’elle semble engloutie sous la fange humaine. Sang-ho regarde alors son spectateur droit dans les yeux et lui rappelle que lui aussi pourrait succomber aux travers de cette société malade. Impossible, devant une telle frontalité morale, de ne pas penser au dernier regard caméra de Memories of Murder. Comme Bong Joon-ho avant lui, Yeon Sang-ho semble pleinement conscient de la puissance des dernières secondes de ces objets filmiques, ces plans ultimes qui scrutent autant qu’ils sondent le spectateur.

Modeste par ses moyens, presque intimiste face aux ambitions spectaculaires de Dernier train pour Busan ou Peninsula, The Ugly constitue paradoxalement l’une des étapes les plus importantes du parcours de son auteur. Et être capable de porter un discours aussi cohérent dans un blockbuster frénétique que dans une œuvre contemplative est sans doute la plus belle définition de ce qu’est un véritable cinéaste. Petit film par son ampleur logistique ; immense film par ce qu’il dit du cinéma, de la création… et de l’Homme. The Ugly est assurément l’un des chocs cinématographiques de 2026, et il vous poursuivra un long moment après que la salle se soit rallumée !

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[La fille hoche la tête]
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 Bong Joon-ho, Kim Kwang-rim, Shim Sung-bo

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