Stephen King, le mal nécessaire

Stephen King, Le mal nécessaire, de Julien Dupuy – Une main tendue – La critique

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– Disponible sur Arte.tv

Regarder à nouveau le documentaire Stephen King, Le mal nécessaire répondait, au départ, à la volonté de célébrer la diffusion prochaine de Carolco, un rêve hollywoodien réalisé par Julien Dupuy et Jérémy Fauchoux (voir à ce propos la critique de Nicolas Lochon). Seulement, il faut confesser qu’il est bon parfois de revoir des documentaires si bien construits qu’ils vous donnent tout à la fois envie de relire King, de revoir à nouveau les adaptions cinématographiques, de s’envoler pour le Maine, et de se rendre dans les bibliothèques alentours déplacer les romans de l’écrivain dans les rayons sobrement (pompeusement) identifiés sous la dénomination « Littérature ».

L’histoire : Construit à partir d’archives d’interviews de l’écrivain et ponctué d’extraits issus des adaptations cinématographiques, le documentaire Stephen King, Le mal nécessaire retrace sa vision de son rôle en tant que « maître incontesté de l’horreur ».

Notre avis :

« J’y parle de mon souvenir le plus fort et le plus précieux de ma propre enfance : l’amour et la terreur et trouver une main à tenir quand les choses deviennent difficiles dans le monde ».

 Stephen King

Cette phrase prononcée par Stephen King à propos de son roman Ça résonne sans nul doute dans chaque lecteur de l’écrivain qui aurait croisé l’un de ses romans durant sa jeunesse. D’abord pour les frissons, pour ressentir la peur, la terreur, au point de vérifier si la femme de la chambre 237 de Shining ne serait pas sous le lit, puis, les années défilant, pour sentir une nouvelle fois les larmes d’une nostalgie indescriptible à la lecture des lignes concluant Ça.

Cette « main à tenir » évoquée par l’écrivain est à la fois une main qui entraîne dans l’obscurité du monde et offre, dans un même temps, un regard critique sur la société dépeinte et, à la fois, une main qui ramène en enfance, à la beauté intrinsèque de la naïveté et aux possibilités infinies qu’offre l’imagination. 

La main tendue est un pont. 

Stephen King, par ses écrits, érige des ponts.

Julien Dupuy, par la qualité de la forme structurant son documentaire et la pertinence des extraits choisis (qu’il s’agisse des bribes d’interviews ou de certaines scènes des adaptations cinématographiques), les célèbre. 

© Arte

Le bestiaire de l’imagination

De la même façon que le documentaire Stephen King, Le mal nécessaire aborde dans une de ses parties le lien paradoxal qu’entretient l’écrivain avec la littérature dite « sérieuse » et la littérature qualifiée généralement de manière critique de « populaire », Julien Dupuy a fait le choix judicieux d’intégrer une séquence pré-générique. 

Cette introduction de moins d’une minute explicite les fils directeurs qui guideront la structure du propos tout en étant construite de manière à haranguer l’attention du spectateur. Une façon cinématographique de mettre en scène dans un premier temps une couverture qui capterait l’attention puis, la quatrième de couverture qui présenterait succinctement et efficacement le contenu.

Cette séquence débute par une voix-off qui s’interroge – et immisce directement par là ces mêmes interrogations dans l’esprit du spectateur – sur les rêves et les cauchemars de l’écrivain, présentant ainsi les axes majeurs et affirmant dans un même temps que le propos qui sera développé par la suite a une importance certaine pour le geste même du travail d’écriture.

Ce n’est d’ailleurs pas anodin que la première image qui amorce ce pré-générique soit un très gros plan sur le rouage dentelé d’une machine à écrire, rouage qui ne s’active qu’à la fin de la première question entendue, manifestant par là le commencement du récit. L’utilisation du son produit par la machine à écrire débute également au moment du mouvement dudit rouage, et ne s’arrête qu’avec la fin du générique. Le rythme semble irrégulier durant le défilement des images et, à ce son, se superpose peu après une musique aux tonalités angoissantes. Le battement mécanique de l’écriture en train de se faire prend tout son sens dès les premières secondes où il résonne pour quiconque a déjà lu un roman ou vu une adaptation de Stephen King puisque ce dernier a très souvent décrit des écrivains (même pour un lecteur non assidu, la scène dans Shining où Jack Nicholson tape frénétiquement sur sa machine à écrire dans le salon vide de l’hôtel Overlook est automatiquement convoquée). 

Julien Dupuy, par la présence visuelle et sonore de cette machine à écrire rend hommage au statut indiscutable de l’écrivain américain, à un lieu commun de son œuvre, tout en générant une atmosphère inquiétante et captivante propre à l’univers de Stephen King. 

Le montage en cut d’images d’interviews, de plans de coupe, et d’extraits rapides des adaptations cinématographiques participent également à cette double nature de l’introduction : capter et structurer. Les plans de coupe donnant à voir la machine à écrire débutent par des très gros plans sur les pièces intérieures avant de donner à voir les touches puis enfin dans des plans d’ensemble, les doigts s’activant pour écrire. Ce mouvement du plus petit, de l’intérieur de la machine, pour aller jusqu’à l’extérieur et donc donner à voir l’ensemble de l’objet en train d’être utilisé introduit le plan qui structure le documentaire dans son intégralité. D’abord, la naissance de King en tant qu’écrivain avec la parution de Carrie en 1974, puis son rapport à sa propre enfance, l’importance du Maine comme point d’ancrage de ses origines pour aller, au et fur et à mesure, vers sa vision de la religion et de la politique. Malgré la durée restreinte de cette séquence d’introduction, le réalisateur installe la logique de son récit tout en distillant des éléments qui participent à la montée d’une tension angoissante : la voix particulière de Stephen King, des photos de l’écrivain jouant avec son physique singulier et des plans de coupe venant assurer une certaine fluidité dans le cut rapide en plus de corréler le son entendu. Ainsi, la tension évoquée en amont entre la littérature sérieuse et la littérature populaire est reprise fort judicieusement dans le pré-générique qui utilise l’image de « maître de l’épouvante » de Stephen King pour capter le spectateur tout en faisant montre d’une maîtrise du medium usité pour appuyer sa réflexion et la pertinence de celle-ci.

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« Je ne suis qu’un enfant de ma culture. »

La belle réussite du documentaire Stephen King, Le mal nécessaire est de réussir à mettre en évidence des problématiques artistiques, notamment la sempiternelle opposition de l’art au caractère populaire (comme le mentionne King lui-même : « Les critiques préfèrent soutenir les écrivains qui ont un public plutôt restreint »), et les particularités de l’univers littéraire propre à l’écrivain qui considère qu’il faut « écrire sur ce que l’on connaît » tout en évoquant le rôle capital du statut d’écrivain, qui plus est d’un écrivain aussi lu dans le monde et aussi prolifique que Stephen King : « Ma responsabilité d’artiste c’est seulement de dire à la vérité ».

À la manière d’une caméra en plongée absolue qui effectue un travelling ascendant, passant du très gros plan à un plan d’ensemble, Julien Dupuy part des origines de King, son origine identitaire, géographique et son origine littéraire pour étirer la pensée de l’écrivain jusqu’à sa vision de la littérature, de l’acte même d’écrire et de son rôle dans la société. 

En introduction, il était fait mention que Stephen King, par son œuvre, érigeait – et continue d’ériger – des ponts. Le documentaire les met en lumière : l’écrivain américain est un pont entre l’enfance et la «  maladie de la rationalité » des adultes, entre la littérature gothique et la littérature moderne (sa reprise de la figure de Dracula avec Salem), entre la littérature sérieuse et la littérature populaire (soulignant que l’une n’empêche pas l’autre), entre l’imaginaire et la réalité (l’importance du sous-texte dans ses récits), entre sa vie personnelle et sa vie d’écrivain (la première inspirant fortement la seconde)… Si la partie consacrée à la religion semble légèrement en décalage par-rapport à celle qui précède, l’étymologie du mot « ce qui lie » permet néanmoins d’en saisir la pertinence et, comme déjà précisé, une vue d’ensemble nécessitait fatalement pour clore le documentaire d’évoquer l’importance et le rôle des personnages fanatiques, qu’ils soient religieux ou politiques puisque comme le précise King « Seul un esprit éveillé peut repousser les monstres » et ce, dans l’imaginaire comme dans la réalité.

 Oui. Je crois que je vais vous quitter avec ce mot plutôt qu’avec un baiser d’adieu, ce mot que les enfants respectent instinctivement, ce mot dont, une fois adultes, nous ne redécouvrons la vérité que dans nos histoires et dans nos rêves :
La magie.

Stephen King, Anatomie de l’horreur

Auteur/autrice

  • Marion Labouebe

    Responsable de cinéma en Isère - Rédactrice pour Dcp Mag