Soyons clairs dès à présent : Le Solitaire de Michael Mann est à la fois un coup d’essai – pour le cinéma – et un coup de maître. Un chef-d’œuvre, qui constitue la pierre angulaire de la sublime filmographie du légendaire réalisateur. Son inclusion récente dans le forfait Prime d’Amazon est l’occasion idéale de revenir sur ce long métrage, aujourd’hui reconnu comme un classique. Pourtant, à sa sortie, il marquait encore une époque où le réalisateur de Heat n’était pas perçu par ses pairs comme l’un des grands noms du septième art !
L’histoire : Après onze ans passés en prison, Frank, un talentueux voleur de bijoux, décide de se lancer dans un dernier coup avant de se ranger pour de bon avec son ami Jessie.
« Ce cinéma d’apparence austère est en fait un incroyable foisonnement de lumières et de vie. Stellaire, œuvre culte, Le Solitaire est l’un des films les plus accomplis d’un cinéaste de légende. » Si vous faites partie des heureux possesseurs du coffret Blu-ray collector édité par Wild Side, ces quelques lignes vous sont sans doute familières. Elles ont été rédigées par le regretté Michael Henry Wilson, qui, dans son ouvrage d’entretiens intégré au coffret, exprime avec force l’impression indélébile laissée par le film. Cette phrase, qui semble d’abord résumer un simple avis dithyrambique, synthétise en réalité un état de fait rare et troublant au regard du contexte : Le Solitaire est à la fois l’aboutissement total d’un cinéaste « débutant » (les guillemets sont essentiels) et le premier pas vers ce que Jean-Baptiste Thoret nommerait plus tard, en évoquant Miami Vice, un « détournement de fond ». Car si, aujourd’hui, il est courant de lire que les œuvres de Michael Mann sont d’une radicalité hallucinante – Thoret qualifiera Miami Vice de « film le plus radical et puissant » de l’auteur – il faut se rappeler que Thief (Le Solitaire) était une production Jerry Bruckheimer. On imagine mal ce dernier financer une œuvre aussi nihiliste que Le Solitaire sans que Mann n’ait, à un moment ou à un autre, présenté au producteur son projet sous un jour, disons… pour le moins aseptisé. Bien sûr, cantonner aujourd’hui ce film à un simple polar serait une hérésie. Mais il ne faut pas perdre de vue que le monde de Michael Mann, au début des années 80, n’était pas encore celui dans lequel il évoluera en 1995, lorsqu’il réalisera le suréminent Heat. De là à voir dans l’intronisation de Frank (James Caan) au sein des méandres de l’organisation criminelle de Leo (Robert Prosky), un reflet de la propre trajectoire de Michael Mann – où le personnage deviendrait en quelque sorte son alter ego diégétique – il n’y a qu’un pas !

Jean-Baptiste Thoret a présenté Le Solitaire au Kinograph de Bruxelles lors de la parution de son livre-somme Michael Mann, mirages du contemporain ! La vidéo est disponible et elle est passionnante !
On ne le dira jamais assez clairement : Thief (Le Solitaire) est un film intégralement mannien, une œuvre déjà profondément désespérée sur la condition humaine, et ce, alors même que, sur le papier, aucune marge de manœuvre réelle n’était accordée au cinéaste. Une véritable prouesse, d’autant plus si l’on considère l’état de déliquescence avancé du Nouvel Hollywood au moment du tournage. Il est essentiel de rappeler que La Porte du paradis, en 1980, avait signé l’acte de décès officiel dudit Nouvel Hollywood. Autant dire que livrer, dès 1981, une production estampillée ‘Bruckheimer’, reposant sur un crescendo implacable et culminant dans une apothéose jusqu’au-boutiste (hallucinante scène finale), relevait d’un entêtement absolu. Dans ce contexte, il fallait toute la détermination acharnée de Michael Mann pour accoucher, dès son premier long-métrage de cinéma, de la matrice parfaite de ses futures œuvres. Le réalisateur de Collateral et Révélations fit preuve d’une ténacité hors norme, allant d’ailleurs jusqu’à remettre lui-même le scénario en main propre à James Caan.

Le Monde vit également que « [L’]alliance d’une précision documentaire et d’une stylisation dynamique donne au Solitaire une énergie foudroyante. »
Pour citer à nouveau Jean-Baptiste Thoret, « Le Solitaire témoigne de l’incroyable maîtrise formelle du cinéaste, de cet univers déjà tout armé qu’il développera dans ses deux futurs chefs-d’œuvre, Heat et Miami Vice. » Car, en effet, Le Solitaire est aussi l’œuvre d’un formaliste qui semble être arrivé au sommet de son art, comme s’il avait derrière lui une carrière longue comme le bras. Il n’est ainsi pas étonnant de voir les grands réalisateurs contemporains citer le cinéma de Mann comme une source d’inspiration intarissable. Si Christopher Nolan revendique aujourd’hui The Dark Knight comme directement influencé par l’ambiance urbaine et nocturne de Heat, il est primordial de rappeler que ces éléments étaient déjà à l’œuvre dans Thief. L’ADN du film – et plus largement de la filmographie de Michael Mann – est perceptible dans la simple évocation de scènes, toutes plus marquantes les unes que les autres. Jugez plutôt : alors que Frank ressent la pression d’une présence néfaste dans un magnifique flashforward de ce qui adviendra plus tard dans Heat (« Feel the Heat » en VO), un final dantesque se met en place. Mann déroule dès lors un instant de tension quasi muet, où il expérimente une stylisation de véritable esthète, transcendée par les nappes synthétiques de Tangerine Dream (on retrouvera d’ailleurs d’autres expérimentations sonores avec le même groupe sur The Keep). Alors que Frank « se moque de ce qui peut lui arriver » et s’abandonne à son mantra nihiliste, la dilatation du temps s’intensifie, elle s’agrémente de ralentis hérités du cinéma de Peckinpah. Puis, le dernier plan arrive – aérien dans tous les sens du terme. Le Solitaire termine alors de jeter les bases du cinéma atmosphérique qui lui fera suite. Toute la structure du long métrage tend vers l’explosion de violence finale, qui rappelle que les dés sont pipés et que personne ne peut réellement échapper au système en place (qu’il soit judiciaire, administratif, pénitentiaire, etc.). En guise de preuve ultime, le photomontage censé incarner la vie rêvée et accomplie de Frank ne sera jamais à l’étape de son entièreté. Pire, il sera annihilé par les flammes. Mais l’esthétisme sans fond est vain. C’est pourquoi Mann double cette fable d’une dramaturgie allégorique. Comme l’écrivait F. X. Feeney dans son ouvrage sobrement intitulé Michael Mann, Le Solitaire dépeint déjà un combat contre un monstre – ici symbolisé par Leo –, une thématique qui trouvera d’ailleurs un écho direct dans La Forteresse noire. Car, aussi abrupte que soit la conclusion, l’émotion affleure à chaque instant. Ce que nous rappelle Mann, c’est que le destin tragique d’un enfant envoyé en prison pour un vol de 40 dollars, n’est que le reflet d’un système ultra-libéraliste où même la justice fonctionne sur la base de transactions. Bref, allons à l’essentiel : Le Solitaire est un premier long-métrage d’une maturité sidérante, le premier chef-d’œuvre d’une filmographie qui en comptera bien d’autres. Un film qui, en prime, ose réunir un grand acteur et un immense cinéaste dans une autoanalyse aussi sincère que passionnante. Une merveille !