– Diffusion le 20/06 à 19h50 sur Cine+ OCS –
Déjà passionnant avec Stephen King, le mal nécessaire, puis particulièrement inspiré avec L’Apocalypse selon Mad Max, Julien Dupuy confirme avec Carolco, un rêve hollywoodien qu’il n’est plus seulement un critique amoureux du cinéma de genre, mais bien un cinéaste du commentaire cinéphile. Accompagné cette fois par Jérémy Fauchoux, l’ancien journaliste de Mad Movies signe un documentaire à la fois drôle, documenté, euphorisant et profondément personnel sur ce studio mythique. Bien plus qu’un simple bonus de luxe pour nostalgiques VHS : Carolco, un rêve hollywoodien est un véritable geste de cinéma.
L’histoire : Replongez dans la genèse de vos films préférés à travers le documentaire Carolco, un rêve hollywoodien de Julien Dupuy et Jérémy Fauchoux
Notre avis :
Le parcours de Julien Dupuy1 explique probablement en partie la singularité de son approche. Titulaire d’une maîtrise de Lettres Modernes consacrée aux œuvres de Tim Burton et Steven Spielberg, l’ancien rédacteur de Mad Movies a toujours défendu un cinéma populaire pensé comme un territoire d’auteurs à part entière. Une position longtemps vécue comme marginale dans une critique française encore gangrenée par ses guerres de chapelles2. Pour toute une génération de cinéphiles élevés aux vidéoclubs, qui devaient presque s’excuser d’aimer John McTiernan avec autant de ferveur que Stanley Kubrick, lire des plumes comme celles de Dupuy, Rafik Djoumi, Stéphane Moïssakis, Yannick Dahan ou Arnaud Bordas avait quelque chose de profondément réconfortant. Une manière de rappeler qu’un film d’action musclé, un horror movie outrancier ou un blockbuster déviant pouvaient eux aussi donner naissance à des analyses riches, exigeantes et passionnées. Pas un hasard, donc, si l’équipe gravitant autour de ces sensibilités porte aujourd’hui l’une des meilleures émissions d’actualité cinématographique : Sale Temps pour un Film, dont le titre convoque Sale temps pour un flic d’Andrew Davis.

Utopie de l’ère VHS
Pour comprendre ce que représente réellement Carolco, un rêve hollywoodien, il faut se replonger dans ce que fut Carolco pour toute une génération de spectateurs. Ce fameux logo précédant les copies VHS, synonyme d’un cinéma plus grand, plus excessif, Bigger Than Life. Celui de Rambo, Terminator 2: Judgment Day, Basic Instinct ou encore Cliffhanger : Traque au sommet. Un âge d’or où le blockbuster pouvait encore conjuguer gigantisme industriel et visions d’auteurs (certains figurent forcément dans les TOP DcPMag). Pour raconter cette aventure, Dupuy et Fauchoux convoquent un casting hallucinant : Dean Devlin, Roland Emmerich, Joe Eszterhas, Costa-Gavras, Adrian Lyne, Steven E. de Souza, Paul Verhoeven… autant de témoins privilégiés d’une époque où Hollywood semblait encore autoriser les (délicieux) excès.
Mais la grande force du documentaire tient précisément au fait qu’il ne se contente jamais d’aligner anecdotes savoureuses et archives nostalgiques. Certes, entendre parler des tensions explosives entre Verhoeven et Eszterhas, des enveloppes de billets distribuées à Cannes ou des exigences musculaires de Sylvester Stallone relève déjà du pur plaisir cinéphile. Pourtant, derrière le vernis anecdotique, Dupuy et Fauchoux racontent surtout une certaine idée du cinéma populaire : un espace où des producteurs/personnages historiques permettaient paradoxalement à des artistes de bâtir des œuvres profondément personnelles. À ce titre, l’évocation de Music Box et de ses résonances historiques rappelle avec pertinence combien ce cinéma dit “commercial” pouvait parfois accueillir des préoccupations autrement plus ambitieuses que ce qu’a bien voulu reconnaître une partie de l’intelligentsia.

Le cinéma comme déclaration d’amour
C’est probablement là que réside la vraie réussite de Carolco, un rêve hollywoodien : dans sa capacité à transformer un documentaire de passionnés en véritable objet filmique. Déjà perceptible dans les précédentes réalisations de Dupuy, cette volonté de “faire du cinéma en parlant de cinéma” atteint ici une forme d’accomplissement. Incrustations et effets maison, montage rythmé, sens du cadre (les plans en Amérique, bien que succincts, sont impressionnants de maîtrise), ruptures humoristiques : tout concourt à faire du documentaire autre chose qu’une simple suite d’interviews illustrées. Dupuy et Fauchoux sont passionnés par ceux qui pensent constamment l’image comme un langage et font donc de même avec leur création !
Leur approche trouve d’ailleurs son point d’équilibre dans une autodérision particulièrement réjouissante. L’évocation du projet abandonné Duke & Fluffy, improbable buddy movie où Arnold Schwarzenegger et Stallone passeraient du corps de chiens à leurs propres enveloppes humaines, donne lieu à l’une des meilleures saillies du documentaire. Après avoir raconté qu’Arnold devait lancer « Je ne boirai plus jamais là-dedans » en fixant une cuvette de toilettes, les réalisateurs ponctuent l’anecdote par une irrésistible fausse affiche dont la tagline annonce : « Aboies la vista ». Un simple gag ? Pas seulement. Plutôt la preuve d’un ton, d’une personnalité, d’une manière de revendiquer un amour sincère pour ce cinéma tout en gardant suffisamment de recul pour ne jamais sombrer dans l’hagiographie béate. C’est précisément cette alliance entre érudition, humour, humilité et amour viscéral du médium cinéma qui transforme Carolco, un rêve hollywoodien en bien plus qu’un « simple » documentaire. Une œuvre généreuse, vivante, incarnée. Ce que l’on a vu de plus enthousiasmant dans ce format depuis des lustres. Et ce n’est absolument pas une formule !

- Lors de la parution de cet article, Julien Dupuy a tenu à réagir en rappelant que le travail accompli relevait avant tout d’un véritable effort collectif, précisant que « Jérémy Fauchoux était tout autant auteur du projet ». Il a également ajouté que, sans ce précieux coréalisateur, ainsi que sans le remarquable travail de montage assuré par Louis Mathews, le résultat final n’aurait jamais été celui que l’on connaît aujourd’hui. Julien Dupuy a ainsi tenu à rendre hommage à deux collaborateurs qu’il considère, selon ses propres termes, comme « ULTRA talentueux ». ↩︎
- Voir la passionnante interview de Yannick Dahan pour DVDClassik, dans laquelle cette autre plume emblématique de Mad Movies rappelle avec justesse que « les guerres de chapelles […] agitent la presse française sont absurdes ». ↩︎
