Le Cri des Gardes – La critique

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– date de sortie : 8 avril 2026 –

Claire Denis compte à n’en pas douter parmi les cinéastes les plus importants de l’hexagone. Entre la poésie lugubre et l’observation d’un quotidien aussi tangible qu’implacable, son cinéma laisse parfois sur la touche les spectateurs les moins avertis… Mais elle nous a régalé de monstrueux chef-d’œuvres, tels que S’en Fout La Mort, Beau Travail, Trouble Every Day ou plus récemment High Life. Après quelques films un peu mineurs, voire discutables, elle revient en force avec un acteur fétiche de premier ordre, Isaac de Bankolé.

L’histoire : Par une nuit étouffante sur un chantier en Afrique, un homme, Alboury,  se présente à la grille et vient s’adresser au contremaître, Horn. Il vient récupérer le corps de son frère, mort un peu plus tôt dans des circonstances que Horn tient à tenir secrètes… Entre eux va se jouer un duel psychologique, fait de prose et de patience, alors que Leone, la jeune femme de Horn vient justement lui rendre visite…

Notre avis :

Le Cri des Gardes est une adaptation d’une pièce de Bernard Marie Koltès, dramaturge prodige des années 70-80, proche de Patrice Chéreau quand il dirigeait le célèbre Théâtre des Amandiers, et injustement emporté dans la fleur de l’âge par la maladie. Il laisse derrière lui quelques pièces majeures, dont Quai Ouest, Roberto Zucco, Dans la Solitude des Champs de Coton et… Combat de Nègre et de Chiens, l’inspiration pour ce film.

Venus présenter le film en avant première, Claire Denis et Isaac de Bankolé se souviennent :

Claire Denis : 

Avec Isaac, on l’a rencontré aux Amandiers, en allant voir des pièces. Et finalement, on s’est retrouvé à bien aimer être ensemble tous les trois. Donc ça a créé un peu comme le début de quelque chose qui… finalement a été interrompu par la mort de Bernard… Il avait au moment de mourir, en plus, cet espèce d’humour, comme ça… à l’hôpital  il m’a dit : ”C’est pas grave, on n’a pas travaillé ensemble, mais tu n’as qu’à adapter Combat de Nègre et de Chiens”. Et ça, c’est resté en moi comme une obligation bien sûr, mais aussi avec peur. Et au fond, je crois que je l’ai fait…  Peut être, la vérité, c’est que s’il n’y avait pas eu Isaac je ne l’aurais pas fait.

Isaac de Bankolé : 

Moi je l’ai rencontré par hasard… dans une boite de nuit ! En début de semaine, je reçois un coup de fil chez moi : c’était un metteur en scène qui s’appelait Patrice Chéreau… Il me donne rendez-vous le samedi à Nanterre pour une audition. Et le jeudi il y a la fête de fin de film de Black Mic-Mac. La fête se poursuit en boite de nuit, où je rencontre Bernard Marie Koltès. Alors je lui dis : “Samedi j’ai une audition d’une pièce que vous avez écrite.” Il me demande “À quelle heure ?” Je lui dis “10H”. et lui : “Je serai au café du théâtre après ton audition, on boira un coup.”

Claire Denis : 

On peut dire des tas de choses de Bernard d’abord, c’était un très, très grand écrivain. Mais il y avait aussi une chose très importante, c’est qu’il était très beau. Et forcément, je crois que j’aurais aimé les textes de Bernard s’il avait été hideux… Mais de découvrir ce jeune homme tellement beau et tellement aimable et souriant et qui avait envie de partager tellement de choses… Donc si aujourd’hui ce film est fait, j’en suis heureuse, mais j’espère surtout qu’il n’a pas trahi Bernard… On a souvent pensé à lui sur ce tournage.

Isaac de Bankolé : 

On tournait de nuit, mais on tournait aussi dans l’ordre. C’était évidemment une expérience nouvelle. J’ai travaillé avec Claire sur des tas d’autres films, mais jamais comme ça. Et même à l’intérieur de la scène… Pour couvrir les dialogues : Matt il disait une réplique, moi je donnais la mienne, et Claire changeait de position de caméra tout le temps, sans interruption. Et ça pour un acteur c’est un atout, parce que tu construis le personnage en même temps tu le joues. Tout en marchant !

Claire Denis : 

Cette question du point de vue, c’était comme une question quasi philosophique sur le cinéma. Quand j’avais vu la pièce, bien sûr, c’était un décor magnifique, mais c’était quand même le point de vue de la maison des deux blancs, quoi. Et nous, quand on était sur le tournage, on avait tous cet espace à nous et on avait le point de vue d’Alboury.

© Les Films du Losange
© Les Films du Losange

Adaptation

De ce jeu de l’adaptation le film sort son épingle du jeu. En mettant le personnage d’Alboury en avant, Claire Denis applique sur tous les autres personnages une pression supplémentaire, qui trouve des codes complètement liés au cinéma aussi bien dans la lumière, le cadre, le son… Ce cri des gardes qui donne à l’œuvre son nouveau titre n’est plus qu’une didascalie, c’est toute l’Afrique qui s’exprime à travers lui.Claire Denis est évidemment familière de l’Afrique, et avait déjà exploré le continent dans Chocolat et White Material. Le Cri des Gardes vient donc clore un triptyque de longue haleine.

Isaac de Bankolé : 

Quand j’ai lu le premier scénario de Claire Denis, Chocolat, je me suis dit “ C’est pas possible que quelqu’un qui ne connait pas la société africaine, l’homme ou la femme africaine de l’intérieur… puisse écrire ce film.” Ça n’était pas seulement les dialogues, c’était le silence entre les lignes.

Claire Denis : 

Ça a été une grande chance pour nous. ( à Issac ) Il fallait toi pour prendre ce rôle. C’était très important pour ce personnage qui parlait… peu. C’était un domestique, et je me souviens, à l’époque, il y avait un syndicat des acteurs noirs qui avait appelé Isaac pour lui dire “Tu peux pas jouer ce rôle !” Et on avait été convoqué, comme dans un tribunal et on m’avait posé des questions. Je disais “C’est le personnage principal, c’est peut être un domestique, ça n’a pas d’intérêt de le remarquer comme ça parce que c’est l’axe du film, c’est le le point de vue du film.” Je comprenais ce qu’ils voulaient dire, d’ailleurs. Il faut bien dire que la France n’est pas un pays qui a un cinéma qui représente vraiment la société française, comme elle est. Il y a quelque chose que la France, en tant qu’ancien pays colonial, ne se permet pas de montrer…

Isaac de Bankolé : 

Et quand j’ai lu le scénario adapté  en LeCri des Gardes… c’était là que Claire rencontre Bernard. C’est le simple fait d’écrire des personnages. Ils sont noirs, ils sont blancs, mais ce sont de vraies personnes. Donc à partir de ce moment là, c’est pas une question de couleur de peau.

La bande originale du film a, comme pour la quasi-totalité des films de Claire Denis, été composée et interprétée par le groupe Tindersticks.

La Barrière de la Langue

Une autre différence majeure entre la pièce et le film est la langue. La pièce a été évidemment rédigée en Français, et le film est tourné majoritairement en Anglais. Comment au cours de l’écriture et sur le tournage, Claire Denis a-t-elle trouvé le délicat équilibre entre le respect du verbe et le changement de langue ?

Claire Denis : 

Oui, alors en effet, c’était difficile. Avant d’écrire, Bernard se rendait dans les endroits où se situait l’intrigue. Il avait besoin d’aller voir. Il était tout le temps en voyage, son appartement c’était pour écrire. Quand il a fait ses repérages pour cette pièce, il avait été dans un chantier au Nigeria. Et au Nigeria, la colonisation était une colonisation anglaise où quand les blancs et les noirs se parlent, ils le font en anglais…

Isaac de Bankolé : 

C’est lui qui a fait une traduction !

Claire Denis : 

Et moi j’essayais de me rapprocher de cette Afrique équatoriale pour des tas de raisons. On n’a pas pu y tourner et finalement on s’est retrouvé au Sénégal, où les gens parlent français. Mais ça a été quand même important, la langue anglaise De même que le personnage qu’interprète Isaac et les gardes qui lui répondent ne parlent pas le Wolof, langue courante au Sénégal, mais le Yoruba, la langue aussi qu’on parle au Nigeria.

Isaac de Bankolé : 

Faire ce film en anglais, c’était la quadrature du cercle, quelque part. Parce qu’avec Bernard, quand on a fait Dans la Solitude des Champs de Coton, avec Chéreau, on a eu l’idée de faire la même pièce mais en anglais. Et il m’a dit : “Comme tu jouais le dealer dans la version française, dans la version anglaise, tu joueras le client !” Les personnages de Bernard sont universels…

Claire Denis : 

Et il y a quelque chose de très particulier dans le langage. Pour moi, c’était extraordinaire que deux personnes des deux côtés de la clôture aient cette espèce de raffinement dans le langage. Pour aller encore un peu plus loin au cœur des choses. Ça n’était pas juste une sophistication des mots, c’était que la pensée, très profondément, respecte l’idée du Nigeria. Voilà. Et je me disais aussi que ça serait beau d’entendre des accents anglais différents.

La Femme est l’Avenir de l’Homme

Dans la pièce comme dans le film, Leone est le seul personnage féminin, à la fois spectatrice et actrice involontaire de l’affrontement verbal qui oppose Horn et Alboury toute la nuit. Mia McKenna-Bruce trouve une certaine forme d’innocence, oscillant entre désir d’apaisement et ignorance des réalités profondes du continent africain. Mais son rôle reste ambigu.

Claire Denis : 

Dans la pièce, le personnage de Léone était un personnage un peu plus vieillot qui découvrait cet homme, Alboury, et qui perdait la tête, un peu. Elle profite que là, le portail est entrouvert, elle s’approche de lui et lui dit : “Qu’est-ce que vous avez pensé de moi, quand vous m’avez vue ?” Et il lui répond : “J’ai pensé à une pièce de monnaie qui tombe par terre et ne brille pour personne.” Ça, c’était pas possible de l’enlever du film quoi.

Isaac de Bankolé :

Pour moi cette scène, quand il a fallu que je l’interprète, ça m’a ramené trente-cinq ans en arrière, le personnage de Proté (dans Chocolat de Claire Denis, NDLR) quand la maîtresse de maison tourne autour de lui… Et il lui dit “Non ça ne se passera pas comme ça.” et il la relève et la remet debout : “Sois digne.” Et Léone, elle peut faire toutes ses manigances, mais elle ne le séduira pas. Parce qu’il n’est pas à vendre.

Claire Denis : 

Mais malgré ça, on l’a rendue plus d’aujourd’hui…

Isaac de Bankolé :

Oui. Même si elle est d’aujourd’hui, Alboury il EST aujourd’hui !

Le 13 Mai prochain, Claire Denis recevra le Carrosse d’Or au Festival de Cannes lors de l’Ouverture de la Quinzaine des Cinéastes. Elle rejoint une liste de grands noms, tels que Clint Eastwood, Nanni Moretti, David Cronenberg, Jim Jarmusch, Jane Campion, Werner Herzog, John Carpenter, et mérite pleinement sa place dans ce cercle.

Le Cri des Gardes est en salles depuis Mercredi 8 Avril.

Le cri des gardes - affiche du film

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