« Le jargon rassure, tout le monde le sait. Le jargon impressionne. Entrer dans le détail d’un sujet, voilà la meilleure façon d’éviter d’en parler. Pas même besoin de creuser, il suffit de donner l’illusion qu’y entrer ne nous poserait aucun problème. Le triomphe de l’esbroufe. »
Qui de mieux placé pour introduire cette critique sur Le Rêve américain que Raphaël Quenard et ce court passage issu de son roman Clamser à Tataouine paru en mai 2025, soit quelques mois avant le truculent I Love Peru, véritable OFNI (Objet Filmique Non-Identifié). Certaines répliques issues de cette première réalisation devraient indéniablement entrer au panthéon de la poésie tant il manie la vulgarité sans aucune parcimonie mais avec le charme d’une verve qui, nous le savons, lui est propre. Quoiqu’il en soit, dans Le Rêve américain, réalisé par Anthony Marciano, les avis – professionnels ou non – ne pourront pas, cette fois-ci, affubler Raphaël Quenard de l’adjectif « truculent » puisque, spoiler : il ne l’est pas, ou bien cela forcerait l’oxymore de la « truculence subtile ». Il va donc falloir, à la manière de l’acteur – qui réussit brillamment l’exercice dans le film, se réinventer.
L’histoire :
Le film retrace la rencontre, l’amitié et les rêves fous de Bouna Ndiaye (Jean-Pascal Zadi) et Jérémy Medjana (Raphaël Quenard) qui, dans la réalité (oui, c’est un biopic) comme dans le film (oui, c’est un film), ont réussi à devenir agents pour des joueurs de basket principalement francophones – jusqu’à devenir des figures majeures de la représentation du basket français en NBA.
Notre avis :
C’est une découverte. Pas l’univers du basket. Bien qu’étant l’univers dans lequel se déroule le récit, il faut bien reconnaître qu’il pourrait ne servir que de toile de fond à tout ce qui s’exprime dans le film, par le film. En effet, peu importe si l’on s’intéresse ou non au sport concerné, peu importe si Le Rêve américain ne rentre pas assez dans les détails pour les aficionados, peu importe si – au contraire – nous n’avons pas toutes les références, peu importe, car l’intérêt est ailleurs.
L’intérêt c’est l’histoire qui est donnée à voir, ce qu’elle véhicule, ce qu’elle dégage et, surtout, si l’espace de deux heures, nous, spectateurs, croyons à cette histoire. Après tout, Bouna y croit lui. Du début à la fin, il croit en ce qui paraît pourtant impossible.
Et bien, cela fonctionne.
Et, c’est là toute la surprise de ce film : la France peut faire des films de cinéma, la France peut faire des films pour le cinéma. Pas seulement des films qui donnent à voir le jeu si misérable d’« enfants de » que l’on doive se rabattre sur la qualité des costumes. Pas seulement des films pour lesquels les affiches se ressemblent toutes, les mêmes noms, la même typographie, la même colorimétrie… Pas seulement des films « pour passer un bon moment » et durant lesquels, en fin de compte, le « bon moment » ne se passe jamais. Pas seulement des films où tout est misé sur la tête d’affiche – généralement plébiscitée par une certaine critique comme étant la nouvelle « face to be », tête d’affiche qui se révèle, à ce propos, presque toujours déceptive.
Non, avec Le Rêve américain il apparaît que la France peut faire un film qui raconte une histoire tout en ayant conscience que l’histoire racontée doit aussi l’être de manière cinématographique. Faire rêver par l’histoire. Faire rêver par les moyens du cinéma.
Il faut dire qu’à force de compter uniquement sur l’obscurité des salles pour endormir les spectateurs et, espérer ainsi que pendant leurs rêveries ils sauront pallier au manque d’écriture générale du film projeté, nous en aurions presque oublié que le cinéma peut aussi faire rêver, qu’il doit aussi faire rêver.
« Quand on va au cinéma, on lève la tête. Quand on regarde la télévision, on la baisse », l’adage bien connu de Godard (réalisateur truculent s’il en est, profitons en outre de cette parenthèse pour songer à la magnificence d’une rencontre – à jamais chimérique – godard-quenardienne) a pourtant eu des jours (des décennies en l’occurrence) compliqués tant la qualité des réalisations françaises avoisinait celle des french soap opera diffusés en amont (et en aval) des informations quotidiennes. Leur répartition dans la grille de programmation comptant sans doute sur l’évidement du contenu pour laver le cerveau du pauvre téléspectateur qui, coi devant tant de médiocrité, n’a même plus assez d’oxygène dans le sang pour animer sa main et éteindre l’écran. L’espoir d’une humanité en tant que spectatrice avertie reposerait donc sur cette observation tataouinienne : « Nos recoins les plus obscurs ont ceci de paradoxal qu’ils nous éclairent ».
Par ailleurs, est placé volontairement sous silence ici (puisque là n’est pas le sujet), le lien potentiel entre la popularisation dans les foyers des écrans de télévision dont la taille ne cesse de grandir alors même que les réalisations audio-visuelles qui y sont regardées sont, elles, généralement de plus en plus petites. Tout est, en effet, une question de taille, car comme le répète si bien Jérémy (Raphaël Quenard) dans le film : « vous avez vu la taille de ses mains ? ».

pour s’éprouver petit devant une grande histoire de cinéma
© Gaumont Distribution
Unbreakable
Avec Le Rêve américain, l’obscurité de la salle de cinéma ne plonge pas le spectateur dans un état de sommeil qui viserait à compenser les manquements cinématographiques du film. Tout au contraire, devant ce film le spectateur se surprend à ouvrir grand ses yeux pour vivre, ressentir, le rêve des deux personnages. Les mots d’Edgar Morin prennent alors tout leur sens : « Plus nous ouvrons les yeux, plus la nuit est profonde ». Ce n’est pas un hasard si Bouna et Jérémie sont souvent présentés comme fixant un hors-champ qui les surplombe autant qu’il les fascine. Il n’est pas uniquement question de retranscrire leur émerveillement devant les buildings américains, c’est autre chose qui se dégage par leurs regards.
La réalisation fait le choix de filmer très peu de scènes en plans fixes, et c’est déjà – malheureusement – une singularité à souligner dans un film français pour lesquels, d’habitude, le budget restreint (toux rauque) ou les lacunes cinématographiques (moue approbatrice) condamnent l’image à n’être qu’une sempiternelle reproduction théâtrale, reproduction à jamais biaisée puisque « pas tout à fait » du cinéma et « pas tout à fait » du théâtre. Le Rêve américain se libère donc du canevas attendu pour proposer un film de cinéma.
Les différents postes techniques ont vraisemblablement été confiés à des personnes qui, au moins pour cette réalisation, ont fait montre de leur savoir-faire. L’image ne donne pas une impression d’assister à une retransmission footballistique (encore que, la caméra y soit rarement fixe), il y a, en plus des mouvements et des choix de cadrage, un grain, une colorimétrie, qui permettent l’acceptation du récit en tant que tel, qui permettent l’immersion dans ce qui est donné à voir. Ces choix amènent avec eux le souvenir de certains films américains des années 90 et, hasard de dingue coïncidence particulièrement goûtue : l’histoire racontée se déroule durant cette décennie.
Les contre-plongées parsèment le film. Qu’elles soient naturelles, obliques ou quasiment absolues, leur intérêt ne se limite pas à accentuer la différence d’échelle entre les deux agents de basket et l’univers qu’ils souhaitent rejoindre. Elles n’incarnent pas seulement la démesure de leur rêve à eux. Non, les variations autour de cette technique induisent aussi, intrinsèquement au film, le rapport du spectateur à l’image de cinéma. Le rêve de Bouna et Jérémie est donné à voir, à percevoir, par la pluralité même de l’écriture cinématographique et, surtout, ce rêve est accueilli, accepté, vécu, par celui qui regarde. Ce rêve, qui n’est pas celui du spectateur, le devient par l’intention même de rêver que propose, simplement mais pas inconsciemment, le récit donné à vivre par Le Rêve américain.
La projection cinématographique rencontre la projection spectatorielle et, dans un même temps, l’inverse se produit également, comme le mentionne Morin lorsqu’il reprend les mots de Jacques Poisson :
« Le film retrouve donc ‘l’image rêvée, affaiblie, rapetissée, agrandie, rapprochée, déformée, obsédante, du monde secret où nous nous retirons dans la veille comme dans le sommeil, de cette vie plus grande que la vie où dorment les crimes et les héroïsmes que nous n’accomplissons jamais, où se noient nos déceptions, et où germent nos désirs les plus fous’ »

dans son plus beau rôle : celui de rêveur éveillé
© Gaumont Distribution
No regrets
Finalement, illustrant sans le vouloir la formule de Raphaël Quenard qui constate dans son roman que « Dire tout et son contraire, c’est le début de la transparence. C’est le seul moyen de retranscrire avec justesse le chaos d’une âme humaine », s’il ne fallait mentionner qu’un seul défaut dans l’intégralité du film il y en aurait en réalité deux.
Le premier concerne l’utilisation de la bande-originale qui revient, il est vrai, très souvent au cours des scènes. Certains diront que le film est bruyant musicalement, que cette omniprésence empêche l’identification aux personnages, qu’elle brouille l’immersion dans les dialogues, dans les enjeux. Il n’en est rien.
La musique occupe très souvent l’espace, mais elle porte avec elle une double fonction. Elle recontextualise l’histoire dans les années 90, ce n’est pas sans susciter une certaine nostalgie que surgit Walking Away de Craig David. Les compositions de Dédouze, quant à elles, donnent à ressentir le vertige du rêve, notamment Unbreakable qui contient dans sa mélodie l’envie même de rêver, l’envie de croire en ses rêves, une énergie, un « élan vers ».
Le film n’est donc pas musicalement oppressant. Les répétitions de certaines musiques ne sont pas lassantes. Le rêve donné à voir sur grand écran ne s’en trouve que davantage renforcé. Les musiques bercent le spectateur, ne l’endorment pas, mieux encore : les musiques encouragent l’illusion que ce qui est projeté est notre propre rêve. Et, n’était-ce pas l’ambition première du cinéma que de réunir dans un même lieu des individualités pour leur donner à faire, durant une même séance, un rêve commun ? N’est-ce pas aussi ce que souligne Morin lorsqu’il constate que :
« Enfin, pour la première fois, par le moyen de la machine à leur ressemblance, nos rêves sont projetés et objectivés. Ils sont fabriqués industriellement, partagés collectivement.
Ils reviennent sur notre vie éveillée pour la modeler, nous apprendre à vivre ou à ne pas vivre. Nous les réassimilons, socialisés, utiles, ou bien ils se perdent en nous, nous nous perdons en eux ».
Le second défaut du film, quant à lui, n’était qu’un argument mensonger pour amener le lectorat jusqu’à cette dernière citation issue de Clamser à Tataouine. Citation dont la présence ici pourrait paraître fortuite, mais qui ne l’est pas tant pour les rêveurs du grand écran :
« L’enfant peut tout. Il peut tout avant de connaître les premiers revers que la vie en société lui impose ».

