Dreams (film de Michel Franco)

Dreams, de Michel Franco – Richesses insoupçonnées – La critique

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« Comment exprimer les sensations qui vous traversent quand on écrit une œuvre instrumentale sans sujet défini ? » interrogeait Piotr Tchaïkovski. Il apparaît comme une certitude que Michel Franco, avec son dixième film, Dreams, doit avoir approché la réponse. En transposant la question du compositeur russe au domaine cinématographique se pose aussi la réception du spectateur : « Comment exprimer les sensations qui vous traversent quand on assiste à la projection d’un film sans sujet défini ? ». Énumérer ici la profonde solitude de l’esprit devant le défilement d’images sans âme et de séquences gênantes – gêne non pas parce que le réalisateur a voulu créer un malaise (et il l’a voulu) mais bien parce que cela remet en question la notion même d’ennui comme étant de nature émotionnelle – serait semblable à un acte bienveillant.

L’histoire :

Sur fond de stéréotypes (terme qui ne remet nullement en cause la potentielle réalité des faits montrés) à propos de l’arrivée et le traitement des clandestins mexicains sur le sol étasunien, est donnée à voir (« subir » serait plus approprié) une histoire d’amour entre une riche américaine et un jeune – et pauvre – danseur originaire de Mexico.

Notre avis :

Si Francis Ponge a consacré un poème à l’orange en concluant sur « L’orange a meilleur goût, mais elle est trop passive (…) », il faut souligner le brio avec lequel Michel Franco utilise également un agrume dans la seule scène qui apparaisse comme sauvable dans Dreams. Jennifer McCarthy, interprétée par une Jessica Chastain authentiquement éteinte, alors éconduite par Fernando – son amant clandestin – joué par Isaac Hernàndez (qui a visiblement passé plus de temps à travailler ses portés que son jeu d’acteur) se retrouve seule dans sa cuisine.

Si l’orange est un agrume…

Plan d’ensemble, Jennifer fixe un hors-champ derrière la caméra (sans doute pour exprimer une certaine nostalgie amoureuse, nostalgie néanmoins bien appuyée par les scènes où elle visionne les courts films de leurs instants à deux), saisit une clémentine (et nous, pauvres spectateurs de passer le reste du film à nous inquiéter « était-ce une mandarine ? »), porte à ses lèvres un quartier du fruit. Cut. Plan rapproché sur le visage de profil de Jennifer, toujours en pleine dégustation alanguie de l’agrume. Léger mouvement de la caméra et le hors-champ que fixait le personnage révèle Fernando. La subtilité est qu’il s’agit d’un Fernando appartenant à un temps maintenant révolu. Il est une apparition, un sursaut de la mémoire de Jennifer qui vient hanter l’espace dans lequel elle se retrouve, dorénavant, seule. Dans ce souvenir présentifié par la magie de l’écriture cinématographique elle rejoint son amant pendant que, la voyant toujours avec cette clémentine dans les mains, se pose intérieurement une autre question, légitime à ce moment-là du récit : « Existe-t’il vraiment une catégorie de personnes qui mange des quartiers d’agrumes sans prendre la peine de complètement éplucher le fruit ? ».

D’aucuns pourraient y voir – dans la clémentine, pas dans son non-épluchage complet – un rappel chromatique de la chevelure de Jessica Chastain lors du plan d’ensemble. Sa cuisine étant épurée, dans des tons froids (cela illustre, avec tant de finesse, dans un même temps et la richesse américaine, et la solitude du personnage), ne ressort effectivement que la couleur chaude de ses cheveux et celle des clémentines disposées sur le plan de travail. D’autres, plus au fait des questions liées à l’exportation des agrumes aux États-Unis, pourraient y voir – toujours dans la clémentine dégustée par Jennifer – la manifestation fruitière du pays d’origine de Fernando, et donc l’amorce de son surgissement à venir dans l’image. En portant l’agrume à sa bouche, apparaît alors le souvenir tangible de son amant. Magie du cinéma là-encore : un simple fruit convoque une scène du passé. L’image cinématographique devient, un bref instant, gustative et mémorielle. Par une clémentine (« à moins qu’il ne s’agisse d’une mandarine ? »), par un raccord dans l’axe, Michel Franco offre ainsi l’unique fulgurance esthétique de son film. Gageons que, l’exercice n’étant pas réitéré, il a dû lui-même en être étonné lors de la première projection.

« Tous les agrumes sont passifs. La clémentine est un agrume. Donc la clémentine est passive », serait le syllogisme le plus approprié pour rendre hommage à cette scène qui aurait pu, qui aurait dû, être autre chose que l’expression d’un « cas d’école » si le réalisateur ne l’avait pas rendue anodine et par la crudité du dialogue entre les deux personnages qui s’ensuit, et par la platitude de la mise en scène générale de Dreams. Les deux étant, Ô surprise, étroitement liés.

Quand tout est terne dans le récit filmique, ne demeurent peut-être, chez Michel Franco,
que les dialogues pour apporter un souffle chaud
Quand tout est terne dans le récit filmique, ne demeurent peut-être, chez Michel Franco,
que les dialogues pour apporter un souffle chaud © Metropolitan FilmExport

Adieu au langage

« Trou du cul. Putain. Merde… Nom de Dieu… Piège à cons. Saloperie. Bordel… » prononcé par Brigitte Bardot dans Le Mépris avait une résonance profonde de par le (non-)jeu de l’actrice, de par son air détaché malgré la violence verbale convoquée. Ces mots n’étaient pas une simple énumération de vulgarités, ils étaient la manifestation de son absence au monde, de son absence à elle-même, de l’absurdité même du langage, et donc, de l’absurdité du monde.

Ici, cette clémentine (« c’est forcément une clémentine. ») introduit un échange à réveiller la bourgeoisie férue de joutes outrancières qui pouvait sommeiller jusqu’alors. Michel Franco fait ainsi le choix (presque) audacieux de donner à entendre la description d’une scène de sexe en même temps que les corps se rapprochent sans pour autant la donner à voir mise en pratique. Pourquoi pas. Après tout, les autres scènes de sexe donneront à voir l’ersatz de passion des deux personnages, faisant un parallèle à peine visible – il l’est, visible – entre la grâce du corps qui danse et celle du corps qui saisit celui de l’autre à des fins plus charnelles.

Le problème de cette scène qui, rappelons-le, est un souvenir, est qu’elle est évidée de toute portée significative sous-jacente. Jessica Chastain, en même temps qu’elle décrit ce qu’elle souhaite faire à son amant, semble se demander ce que va penser sa famille en l’entendant ainsi déblatérer son texte. De même, la réponse faite par Isaac Hernàndez, en plus d’être dans le même registre, témoigne là-encore des raisons qui condamnent normalement les danseurs au silence.

C’est gênant, non pas parce que cela dérange ou créé quoique ce soit de vivant dans le récit mais bien parce que, justement, cela ne génère rien. Un silence aurait mieux valu. C’est d’ailleurs par bonheur lui, le silence, qui accompagne les autres scènes sexuellement explicites. Scènes dont le cadrage parfaitement maîtrisé pour ne rien dévoiler des corps des deux acteurs nous privent malheureusement d’écrire « Merveilleux, le cinéma. On voit des femmes, elles ont des robes. Elles font du cinéma, crac ! On voit leur cul. » telle que le remarquait avec délicatesse Michel Piccoli dans le film de Godard cité en amont.

Attention, la crudité n’est pas, dans Dreams, le problème, ni même les scènes de sexe entre les deux personnages. Le problème réside dans le fait que l’intégralité du film se déroule avec la même apathie esthético-narrative. De ce fait, ce dialogue explicite et les scènes de sexe ne dégagent rien alors même que le réalisateur a voulu en faire des scènes majeures dans la brutalité des mots usités et dans la bestialité des corps désireux l’un de l’autre.

Cette absence d’âme se retrouve également, dans un registre plus politique et moins obséquieux, durant la scène se déroulant en prison où, dans une cohue bruyante, un matelas est enflammé avant d’être collé contre les barreaux. L’image, qui plus est l’image cinématographique, aurait pu être, malheureusement, elle n’est pas.

Chorégraphie des corps filmés, entre danse et désir d’un « être-ensemble » physique
Chorégraphie des corps filmés, entre danse et désir d’un « être-ensemble » physique © Metropolitan FilmExport

Dreams are my reality

Qu’il est triste, n’est-il pas, que d’interroger la nature d’un agrume filmé comme s’il était la clef de lecture d’un film dont le synopsis laissait croire au traitement de thèmes importants.

Qu’il est triste, n’est-il pas, que de devoir convoquer, non pas sans plaisir, la plume de Godard pour témoigner de l’absence d’âme d’un dialogue, de l’absence de vie d’une scène normalement passionnelle…

Qu’il est triste, n’est-il pas, de placer sous silence le potentiel ridicule de la séquence de fin qui incarne l’apogée d’une violence plurielle mais pour laquelle l’indifférence demeure.

Pourtant.

La scène d’ouverture est marquante (entendons-nous bien, marquante par-rapport au reste de Dreams). Avec une sobriété technique, est filmé un camion d’où parviennent les hurlements de migrants enfermés à l’intérieur avant que ceux-ci ne soient donnés à voir, à peine de manière visible compte tenu de l’obscurité de la remorque dans laquelle ils sont entassés. Un autre plan, peu de temps après, montrera plusieurs camions identiques parcourir un giratoire, laissant la réflexion se faire et interroger rhétoriquement combien contiennent eux-aussi d’êtres humains risquant leur vie pour, feu, le rêve américain.

Cette image en dit plus que l’intégralité du film et Michel Franco appuie en ce sens – malgré lui – en précisant que « Dreams paraît léger en comparaison de la répression des migrants sous Donald Trump ».

C’est peut-être là le drame de sa dernière réalisation, tant dans les enjeux socio-politiques que dans les enjeux socio-sentimentaux : le réalisateur mexicain aurait pu et le conditionnel n’est, dans son cas, pas permis.

Dreams (film de Michel Franco) - l'affiche


Auteur/autrice

  • Marion Labouebe

    Responsable de cinéma en Isère - Rédactrice pour Dcp Mag