The Rip : la confiance comme champ de bataille – La critique

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Un long métrage en 2025 sur Prime Video, un autre annoncé pour tout début 2026 sur Netflix : les amateurs du cinéma de Joe Carnahan sont plutôt gâtés en cette période quant au rythme de création du cinéaste. Certes, la réussite de Shadow Force peut faire débat, mais The Rip, à la découverte de ses premières images, semblait annoncer une tout autre ambition. Chez DcPMag, nous pressentions dès la première bande-annonce une plongée franche dans les zones grises du thriller américain contemporain, un territoire où corruption et loyauté s’entrechoquent dans un Miami moite, pluvieux, sous tension permanente. La promesse était claire : un polar trouble, poisseux, habité par l’inquiétude d’une morale diffuse. Restait alors à savoir si le film allait tenir cette ligne, l’approfondir, ou s’en éloigner. Est-ce exactement cela, un peu plus, un peu moins ? La réponse ci-après.

L’histoire : La méfiance s’installe au cœur d’une équipe de flics de Miami après la découverte de millions en cash dans une planque abandonnée. À mesure que se répand la nouvelle de l’ampleur de la saisie, plus personne ne sait quoi penser… ni à qui se fier.

Notre avis : Depuis la période précédant Shadow Force et jusqu’à The Rip, qui sort le jour même où ces lignes sont écrites, Joe Carnahan ne cesse de revendiquer un retour aux sources, une volonté affichée de renouer avec une forme d’épure cinématographique héritée des Actionners des années 80. À la lumière de Shadow Force, on peut néanmoins s’interroger : cette formule, prise isolément, fonctionne-t-elle encore aujourd’hui ? Peut-elle seulement encore fonctionner ? Ou, plus précisément, Carnahan est-il fait pour n’être « que » cela désormais ? À son sommet, le cinéaste fut surtout un artisan capable de façonner des œuvres visant à la fois le cœur et les nerfs, s’adressant à cette part tribale du spectateur, friand de Survival dominés par la chair et le sang — Le Territoire des loups demeurant, à ce titre, un sommet sans véritable équivalent. Mais The Rip pose d’emblée un autre problème, presque théorique, tant il engage le spectateur cinéphile avant même le lancement du programme sur la plateforme au N majuscule : que va faire Carnahan du duo Damon–Affleck ? Dès la bande-annonce, leur amitié est exposée frontalement, mais aussi travaillée en sous-texte. Amitié, confiance, trahison : les deux compères seront-ils « à la vie à la mort », ou glisseront-ils vers le registre de la duplicité ? Très vite, lorsque les personnages évoquent la question de la confiance, le film convoque directement le regard du spectateur, l’invitant à scruter cette ligne de fracture tout au long du récit : vont-ils se trahir ou demeurer fidèles à une amitié qui existe autant à la ville qu’à l’écran ? Ce qui pourrait passer pour une simple lapalissade conditionne en réalité une large part de la réussite — ou du point faible, diront sans doute certains — du film. Et de ce point de vue, The Rip surprend. Dans la quasi-totalité du métrage, il est finalement question de ce jeu classique du septième art consistant à délivrer, ou à retenir, la connaissance des faits, à interroger ce que le spectateur tient — ou croit tenir — entre ses mains. Son final, magnifiquement crépusculaire, fonctionne ainsi à la fois comme une conclusion pleinement diégétique et comme un jeu didactique entre l’équipe créative et son auditoire, un va-et-vient subtil entre l’intra et l’extra-filmique, porté par une sincérité touchante. Difficile d’en dire davantage sans en dévoiler les ressorts, mais ceux qui verront comprendront : cette scène rappelle, avec une justesse certaine, que Carnahan sait encore filmer la sincérité, et surtout lui offrir plusieurs niveaux de lecture.

Le lieutenant Dane Dumars (Matt Damon) est inspiré du capitaine Chris Casiano, figure réelle du Miami Police Department impliquée dans l’enquête ayant servi de base au film
Le lieutenant Dane Dumars (Matt Damon) est inspiré du capitaine Chris Casiano, figure réelle du Miami Police Department impliquée dans l’enquête ayant servi de base au film © Netflix

But Whodunit ?

Il faut néanmoins préciser que The Rip est aussi, fondamentalement, un whodunit, dont les enjeux sont posés dès une scène d’introduction particulièrement réussie. Contre toute attente, le film ne s’ouvre pas sur ses deux têtes d’affiche, mais sur la ville de Miami elle-même, saisie sous une pluie battante, orageuse, presque suffocante. Une ouverture incarnée par un personnage féminin, figure motrice du récit, qui en guidera le déroulement de bout en bout sans jamais emprunter une trajectoire strictement rectiligne. Dans cette volonté affirmée de jouer — et surtout de déjouer — les attentes du spectateur, Carnahan filme d’abord ses protagonistes masculins comme des présences en retrait, confinées aux bureaux, presque réduites à l’état d’ombres. Une noirceur que sublime la photographie de Juan Miguel Azpiroz, déjà à l’œuvre sur Copshop et Boss Level, dont le travail sur The Rip, notamment dans la gestion des basses lumières et des séquences nocturnes, se révèle d’une solidité remarquable. L’image épouse ainsi pleinement l’ambiguïté morale du récit. Le film se déploie alors sur un double registre : la complicité affichée du duo Damon–Affleck et leur duplicité potentielle, accentuée par une caractérisation volontairement opposée — l’un intellectuel, lunettes sur le nez, dans une approche cérébrale des situations ; l’autre impulsif, viscéral, laissant parler ses poings avant toute réflexion. Le véritable jeu devient alors celui de l’intégrité : qui est droit, qui ne l’est plus, ou peut-être ne l’a jamais été ? Là où l’on pouvait s’attendre à un polar hard-boiled choral, dans la lignée d’un Don Winslow période Corruption, The Rip opère un resserrement progressif pour tendre vers un quasi huis clos. Carnahan s’appuie pour cela sur une structure en trois actes particulièrement lisible, articulée autour de lieux-miroirs qui scandent le récit : les locaux de la police, la maison perquisitionnée, puis une conclusion sous forme de poursuite dans les rues de la ville. Cette économie de moyens, en apparence simple, révèle en réalité une complexité inattendue, renvoyant à l’une des problématiques centrales de la mise en scène de Carnahan — une méthodologie qui traverse, presque en filigrane, la quasi-totalité de sa filmographie.

Le tatouage de Dane Dumars (Matt Damon) fait écho à La Route de Cormac McCarthy, et à sa question centrale : peut-on se dire “les gentils” tout en franchissant des limites morales irréversibles ?
Le tatouage de Dane Dumars (Matt Damon) fait écho à La Route de Cormac McCarthy, et à sa question centrale : peut-on se dire “les gentils” tout en franchissant des limites morales irréversibles ? © Netflix

Triple effet !

Si l’on considère donc — comme nous — Le Territoire des loups comme le sommet de son cinéma, il devient impossible d’ignorer la dimension méta qui irrigue l’œuvre de Joe Carnahan. Une dimension souvent réduite, à tort, à une attaque maladroite contre les studios, alors qu’elle relevait déjà à l’époque d’un geste profondément généreux à l’égard du spectateur, doublé d’une volonté assumée de régler ses comptes avec un système hollywoodien ingrat. Dans The Rip, cette approche se manifeste par un formalisme trop appuyé pour être accidentel. La scène de la révélation, située dans le véhicule blindé, en est l’exemple le plus frappant : éclairée de manière excessivement artificielle, presque irréaliste, elle rompt volontairement avec toute velléité naturaliste. Dans ce jeu d’ombres et de lumières mouvantes, Carnahan maintient la tension du climax tout en signalant clairement au spectateur que le dévoilement s’opère dans un cadre esthétique composé, extrapolé, pleinement assumé comme tel. Pourquoi un tel déploiement de stylisation à cet instant précis, alors même que certaines scènes centrales flirtent avec une sous-exposition presque documentaire ? Que l’éclairage urbain lors de la tension qui monte est d’un réalisme cru ? La question mérite d’être posée. On peut même y lire une réflexion méta sur la fabrication même des contenus Netflix, notamment dans cette résolution où différents groupes revendiquent leur part d’un magot devenu symboliquement écrasant. Personne n’a la réponse en dehors du créateur « himself »… mais la maîtrise de la symbolique se révèle trop saisissante pour être fortuite, en particulier dans la scène de la perquisition, lorsque des nuages de poussière jaillissent sous les coups, venant parasiter les échanges en champ-contrechamp, tandis que la propriétaire de la maison interroge les policiers sur la signification de leurs tatouages. Comme si Carnahan suggérait, en filigrane, que chaque action, à chaque étage du système, produit inévitablement des répercussions sur ceux qui se trouvent en dessous. Bien sûr, The Rip n’atteint pas la puissance hallucinante des plus grandes œuvres du cinéaste et n’échappe pas entièrement aux écueils de la machine Netflix.

Attention spoilerLe symptôme le plus frappant demeurant l’usage répétitif de certaines figures, jusqu’au spoiler presque mécanique : en faisant de Kyle Chandler le traître récurrent de ses productions estampillées Netflix, la plateforme désamorce d’emblée l’effet de surprise, au détriment même du principe du whodunit (voir le catastrophique Back in Action). Un comble.

Reste alors à accepter les règles du jeu si l’on veut voir en The Rip autre chose qu’un simple contenu empaqueté. Peut-être faut-il y lire la trace d’un cinéaste qui, faute de dynamiter le système, continue malgré tout d’y faire entendre sa voix. La dernière fois que Ben Affleck fut aussi habité dans une production Netflix, c’était dans l’excellent Triple Frontière (voir le superbe papier de Camille Nevers pour Libération). On peut donc croire que Joe Carnahan n’a pas renoncé. Même imparfait, The Rip demeure du côté des réussites — celles qui, au moins, tentent encore de parler cinéma. Un comble pour une création destinée aux plateformes ? Probablement la somme d’une époque.

RIP - Netflix - affiche


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