Varang (Oona Chaplin) in 20th Century Studios' AVATAR: FIRE AND ASH. Photo courtesy of 20th Century Studios. © 2025 20th Century Studios. All Rights Reserved.

Avatar : de Feu et de Cendres… cinéma total et méditation sur la fin d’un monde – La critique de Nicolas Lochon

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Cette critique arrive un peu après la bataille (à la suite de celle – plus nuancée – de notre cher Mike Öpuvty), et il faut bien admettre que l’exercice d’un regard critique porté “longtemps” après la sortie d’un film-événement tel que celui-ci est à double tranchant. D’un côté, il permet d’éviter les analyses hâtives, celles contre lesquelles nous avons modestement essayé de nous prémunir sur DcPMag (voir notamment notre article consacré aux chiffres). De l’autre, il surgit à un moment où tout semble avoir déjà été dit, surtout par une partie de la critique dite de l’Intelligentsia, pour laquelle des projets comme Avatar constituent l’une des justifications de son existence, de sa supposée légitimité, à une époque où elle se meurt lentement.

L’histoire : Le troisième volet de la saga Avatar.

Notre avis : Il convient d’abord de savoir écouter les analyses éclairées des amoureux sincères du cinéma, de citer ses sources, et de reconnaître que de nombreux travaux d’une qualité impressionnante existent déjà — de l’excellent Sale temps pour un film de Capture Mag aux papiers particulièrement inspirés de certains passionnés. Mais là n’est pas la véritable question. La question est ailleurs, plus centrale que jamais, et touche à la thématique même du métrage dans son ensemble : est-on Sully ou est-on Quaritch ? Autrement dit, quel spectateur sommes-nous lorsque nous franchissons les portes d’une salle de cinéma pour partir, littéralement, sur une autre planète ? Aimer Avatar, dans le monde de la cinéphilie, revient souvent à assumer un amour pour un cinéma populaire — forain, préférons-nous dire ici — et, ce faisant, à s’exposer au regard condescendant de cette « critique qui pense », notion pourtant combattue depuis longtemps par une partie de la presse, et qu’Éric Libiot interroge dans ses textes depuis des lustres. Pourtant, comme nous le rappelions dès nos premiers articles consacrés à Avatar 3, chaque sortie d’un Avatar demeure un événement majeur, presque cérémoniel, pour l’ensemble de la filière cinéma. Dans les cabines de projection, les installateurs — experts invisibles mais essentiels — ont ainsi été activement à pied d’œuvre, sollicités de toutes parts pour vérifier les systèmes, mettre à jour les logiciels, ajuster chaque paramètre afin de garantir des projections irréprochables. Rien n’est laissé au hasard lorsque survient ce temps fort de l’industrie : l’exigence maniaque de James Cameron en matière de technique résonne à travers toute la chaîne du cinéma, depuis la fabrication minutieuse du film jusqu’au dernier maillon, la salle qui accueillera le public. Et la profession de s’interroger, comme à chaque raz-de-marée annoncé : faut-il laisser ce que certains considèrent encore comme un « produit de consommation » envahir les multiplexes, ou bien le réseau art et essai doit-il s’en emparer à travers des propositions alternatives — séances en VO, présentations, débats ? Les instances officielles, de leur côté, veillent à éviter une saturation du territoire qui annihilerait toute concurrence. Mais ces débats semblent aujourd’hui presque dépassés. À l’heure où la Cinémathèque française rappelle combien Cameron est un artiste total, un créateur au sens plein du terme, il devient en effet difficile de réduire Avatar à un simple blockbuster. Quoi qu’il en soit, Avatar (au-delà de la presse, des spectateurs neutres, des fans) parle aussi aux artistes, aux pairs de Cameron. L’amour déclaré de Guillermo Del Toro pour la trilogie est désormais bien connu, et mérite d’être rappelé : « J’ai vu les trois Avatar, je trouve que ce sont des chefs-d’œuvre absolus (…) Il y a très peu d’Américains qui ont créé une mythologie entière (…) James est en train de créer ça avec Avatar, et il va vous faire voyager. » Plus récemment, une autre voix majeure s’est élevée : celle d’Hideo Kojima, qui a résumé son ressenti d’un sobre mais éloquent « C’était magnifique », avant de préciser que le film ne faisait « absolument aucun compromis, jusque dans les moindres détails, dans la construction de l’univers d’Avatar», rappelant que Cameron «mêle divertissement et art à l’évolution des technologies numériques de pointe » et que « les œuvres en images de synthèse sont elles aussi créées par des êtres humains ».

Impressionnante Oona Chaplin, petite-fille d'Oona O'Neill et de l'acteur et réalisateur Charlie Chaplin.
Impressionnante Oona Chaplin, petite-fille d’Oona O’Neill et de l’acteur et réalisateur Charlie Chaplin. © 2025 20th Century Studios

La combustion…

Il y a ici une question qui touche à l’essence même du septième art. Parmi les critiques récurrentes adressées à la saga, on entend souvent — notamment chez des spectateurs non initiés à la technique, sans que cela ne constitue en soi un jugement de valeur — des formules telles que « c’est un film d’animation » ou « c’est de la cinématique ». Disons-le clairement : non, Avatar n’est pas un film d’animation, encore moins une simple cinématique. La performance capture offre aux cinéastes qui l’emploient la possibilité de diriger des acteurs et de tenir une caméra, et la nuance est ici fondamentale. Il faudrait, à ce stade, convoquer les textes fondateurs pour rappeler en quoi l’on touche à la nature profonde du cinéma d’auteur : la caméra-stylo d’Alexandre Astruc, sa vision du cinéma comme langage autonome, affranchi du théâtre et de la seule “image pour l’image”, où le cinéaste devient pleinement auteur de son œuvre. Le simple fait que des caméras physiques soient présentes sur le plateau renvoie Avatar à son statut indiscutable d’œuvre de cinéma. Une œuvre aux frontières des genres, certes, mais c’est précisément dans cet entre-deux que l’avis d’Hideo Kojima devient crucial, tant il éclaire la mutation à l’œuvre, ce métissage en cours entre formes, techniques et sensibilités. À l’heure où l’intelligence artificielle s’immisce dans le champ de la création artistique, il devient essentiel de graver dans le marbre l’importance de films comme celui-ci. Qu’on le veuille ou non, Avatar : de Feu et de Cendres est une œuvre unique. Rafik Djoumi l’a parfaitement analysé — notamment en s’appuyant sur l’émission Like Stories of Old — en rappelant que seul le cinéma de Cameron est aujourd’hui capable de rendre tangible, palpable, ce qui traverse l’écran, paradoxe absolu au regard de sa nature profondément numérique. Les scènes de plongée, portées par les enfants et leurs créatures sous-marines, rendent physiquement compréhensible, presque sensorielle, la réalité d’un monde aquatique et soudainement aérien, jusqu’à faire ressentir la physique même de ces environnements. Il est rare de percevoir au cinéma une telle matérialité et De Feu et de Cendres y parvient avec une éclatante réussite. Aucun équivalent esthétique ne se profile à l’horizon immédiat. Comme le rappelle Jean-Baptiste Thoret, « James Cameron imprime les standards de demain », et il franchit ici un nouveau cap entre La Voie de l’eau et ce troisième volet. Cameron lui-même l’explique sans détour, évoquant une industrie des effets spéciaux accaparée par les films de super-héros, tandis que WETA continue d’élever le niveau, allant jusqu’à comparer frontalement Thanos et les visages d’Avatar, affirmant que donner vie à une émotion humaine reste un terrain où WETA joue dans une autre cour. Et effectivement, la saga Avatar se situe à mille lieues de ce qui se fait aujourd’hui, portée par un fourmillement visuel stupéfiant, nourri de la connaissance encyclopédique du vivant — notamment marin — de son auteur, qui façonne ainsi un monde organique d’une cohérence rare. Nous avions déjà rapproché Cameron de Peter Jackson lors de La Voie de l’eau, dont la bataille finale rivalisait, par son ampleur et sa lisibilité, avec celle du Gouffre de Helm. Del Toro lui-même confessait qu’il préférerait mourir plutôt que de devoir filmer une telle séquence. Comme Jackson avant lui, Cameron crée un monde qui semble avoir toujours existé : Pandora n’est jamais un décor, mais un lieu tangible, réel, inscrit durablement dans l’histoire du cinéma.

Energie générale... Stephen Lang a déclaré que James Cameron et lui commençaient souvent la journée par un échauffement sous forme de combat de kickboxing
Energie générale… Stephen Lang a déclaré que James Cameron et lui commençaient souvent la journée par un échauffement sous forme de combat de kickboxing © 2025 20th Century Studios

Elémentaire !

Mais là où ce troisième volet se distingue également, c’est par une tonalité plus funeste, plus nettement affirmée. Le film s’ouvre sur une question bouleversante — « dis-moi comment je suis mort » — qui irrigue l’ensemble du récit et résonne intimement avec les deuils traversés par le cinéaste durant sa création, le film étant d’ailleurs dédié à Jon Landau. Cette méditation sur la mort s’entrelace alors à la réflexion sur l’anthropomorphisme et à une misanthropie de plus en plus assumée. En une période plus que troublée pour l’humanité, Cameron parle d’aujourd’hui comme rarement, notamment à travers les scènes de captivité, échos à peine voilés de comportements contemporains : écrans omniprésents, captation permanente, flux d’informations en continu évoquant nos chaînes d’information 24 heures sur 24. Cette approche de la misanthropie et cette obsession pour l’instantané constituent d’ailleurs un paradoxe saisissant, surtout chez un cinéaste dont l’ambition demeure de nous reconnecter à la condition humaine, comme le souligne avec justesse Yannick Dahan. Sans doute un peu désorienté face à l’appréhension du monde contemporain — qui ne l’est pas ? — et fidèle à ses fins en demi-teinte, Cameron préfère poser des questions plutôt que d’apporter des réponses définitives, dans la droite lignée de la conclusion de Terminator 2. Dès lors, les accusations de “copier-coller” avec La Voie de l’eau passent à côté de la logique profonde de son cinéma, bâti sur des leitmotivs et des films-miroirs. Comme Terminator 2 dialoguait avec Terminator sans jamais s’y réduire, Avatar 3 converse avec ses prédécesseurs tout en affirmant sa singularité. Les auto-citations — des armes rappelant Aliens aux véhicules évoquant les marines du même film — deviennent ainsi des outils introspectifs, presque cathartiques, inscrivant Avatar dans une mise en abyme limpide de l’expérience cinématographique elle-même.

Avatar Dolby cinema

Certes, l’ampleur du récit entraîne parfois une profusion d’arcs narratifs, des payoffs différés en vue des épisodes 4 et 5, voire une conclusion abrupte — accentuée par les coupes imposées par Disney — mais l’essentiel se situe ailleurs. Avatar 3 est avant tout une expérience sensorielle totale, peut-être la plus aboutie de la trilogie, portée par une maîtrise technique sidérante — la lumière de Russell Carpenter est tout simplement stupéfiante — et par une ambition qui embrasse à la fois le cinéma d’aventure, le western mythologique et le spectacle total. Vu en Dolby Vision HFR — ou plus exactement en VFR, pour Variable frame rate — le film révèle toute sa splendeur, même si l’on murmure que l’IMAX n’a rien à lui envier. Quelles que soient les réserves, une chose demeure : James Cameron continue de repousser les frontières du cinéma, et De Feu et de Cendres s’impose comme une œuvre majeure, appelant moins un verdict immédiat qu’une réflexion durable sur ce que le cinéma peut encore être. Et n’en déplaise à certains, Avatar : de Feu et de Cendres n’a aujourd’hui aucun équivalent dans une industrie profondément perturbée… mais que Cameron semble, une fois de plus, appelé à faire respirer !

Avatar 3 - affiche du film


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