À première vue, Don Winslow nous avait laissés sur le bord de la route. Orphelins, presque déprimés à l’idée de devoir relire jusqu’à l’usure les mots passés du bonhomme pour retrouver cette jubilation si particulière, ce plaisir de lecture que procure celui qui est, osons le redire aujourd’hui grâce à l’arrivée de ce nouveau recueil, le plus grand auteur américain en activité. Winslow, on le sait, avait été profondément marqué par le retour au pouvoir de Donald Trump. La peur, oui — mais surtout la colère civique — l’avait conduit à annoncer son retrait de la publication, préférant consacrer son énergie au combat politique. Il évoquait alors des engagements communs avec l’un des autres artistes majeurs à s’opposer frontalement au président américain : le Boss lui-même, Bruce Springsteen. Au-delà de la haine partagée envers le dirigeant, quelque chose relie d’ailleurs ces deux géants : une même écriture du territoire, une même pulsation morale. Car, pour l’heure, place à la réjouissance — et le mot est faible. Retrouver Winslow, comme depuis des années, au sommet de son art constitue déjà un événement en soi. Un auteur d’autant plus présent dans l’actualité que le cinéma s’apprête lui aussi à s’emparer de son œuvre avec Crime 101, réalisé par Bart Layton, adaptation d’une nouvelle issue du Prix de la vengeance. Nous le retrouvons ici avec un nouveau recueil de nouvelles — ces novellas telles qu’on les nomme aux États-Unis — absolument saisissantes. Vous le savez désormais d’entrée de jeu : il faut impérativement lire Le Casse ultime. Mais laissez-nous vous expliquer pourquoi.
L’histoire : Le maître du polar américain est de retour et plus en forme que jamais. Impossible de braquer un casino pour empocher plusieurs millions de dollars ? Impossible surtout de résister à l’envie de tenter le coup pour un voleur légendaire qui risque la prison à vie pour son « Casse ultime ». Deux gangsters racontent une histoire « Véridique » autour d’un petit déjeuner au diner. Tout le monde passe un bon moment, jusqu’à ce que quelqu’un doive payer l’addition. La star de cinéma toxico que le surfeur et détective privé Boone Daniels doit surveiller pendant sa « Pause déjeuner » pose problème. Surtout qu’on veut sa peau. Une terrible erreur, fugace mais irréparable, envoie un père de famille dévoué en prison et le précipite dans une « Collision » entre l’homme qu’il voudrait être et le tueur qu’il doit devenir pour survivre. Dans ces nouvelles inédites, on retrouve le style inimitable et l’humour cinglant qui ont fait de Don Winslow le grand maître du polar que l’on connaît. Percutant, haletant et profondément immersif, Le Casse ultime est la preuve éclatante de son génie, la signature d’une légende vivante.
Notre avis : En cette période troublée où, visé par des menaces en raison de ses prises de position ouvertement anti-Trump, l’écrivain américain Don Winslow a dû renoncer à sa venue à la 22ᵉ édition du festival Quais du Polar à Lyon, il devient plus que jamais essentiel de mesurer ce que nous tenons réellement entre les mains : — au moins en partie — la source même de ce déchaînement surréaliste, son dernier livre, Le Casse ultime. Car si quelqu’un doutait encore que les mots puissent devenir des maux — pour soi comme pour les autres — il suffit de se souvenir que Winslow, derrière ses récits de deals de drogue et de trafics saturés de testostérone à la frontière mexicaine (la trilogie chef-d’œuvre La Griffe du chien), parle avant tout des États-Unis eux-mêmes. Du haut d’une vingtaine de livres, l’auteur américain compte parmi ceux qui ont le mieux raconté le mal contemporain. James Ellroy disait d’ailleurs de La Griffe du chien qu’il s’agissait du « plus grand roman sur la drogue jamais écrit. Une vision grandiose de l’Enfer et de toutes les folies qui le bordent. » Nous aurons l’occasion de revenir sur Ellroy plus loin, mais ce qui frappe d’emblée, derrière ces paroles dithyrambiques, c’est qu’un tel séisme dans le polar américain ne peut naître que d’une personnalité hors norme. Et quelle personnalité ! En novembre 2018, Libération demandait à Winslow si, lorsqu’il écrivait The Border, troisième opus de la trilogie, Donald Trump était déjà au pouvoir. L’écrivain répondait : « Je l’ai écrit pendant son élection. Et, croyez-moi, ce livre va mettre beaucoup de gens en colère à la Maison Blanche. » Vision presque cléromancienne, rétrospectivement. Et c’est précisément cette charge, cette lucidité politique et morale, que porte aujourd’hui Le Casse ultime.

Don Winslow le répète depuis longtemps : « Les États-Unis sont un narco-État. »
Ce qui peut sembler subversif chez Winslow — car quelque chose doit bien expliquer que « les gens soient en colère à la Maison Blanche » — tient autant à sa lucidité sur la corruption des agences étatiques qu’à une inversion profonde des valeurs dites traditionnelles. Chez lui, les mafieux de l’ancienne école peuvent apparaître presque cools, presque sympathiques. Pour s’en convaincre, il suffit de plonger dans cette délicieuse nouvelle où deux gangsters racontent une histoire « véridique » autour d’un petit déjeuner dans un diner : une simili-tarantinade en apparence, mais transcendée par la science du récit propre à Winslow. Par cette mécanique du détour inattendu et du twist — bien téméraire celui qui prétendrait anticiper toutes les directions prises par les nouvelles du recueil — le romancier déploie une double logique : jouer avec les codes et les attentes tout en rappelant, surtout, que rien n’est jamais totalement écrit, que rien n’est absolument noir ou blanc. Rien qu’en cela, Winslow devient déjà le poil à gratter des rouages de l’administration Trump. Inutile d’étendre ici son rôle d’opposant farouche : les menaces bien réelles qu’il reçoit aujourd’hui suffisent à rappeler la portée de ses prises de position. Mais revenons aux nouvelles elles-mêmes. Les moments d’éclat y sont si nombreux que résumer les qualités du recueil revient presque à trahir la puissance de sa plume. Comme dans Le Prix de la vengeance, l’ouvrage culmine dans son récit final : la descente aux enfers brutale d’un jeune cadre dynamique dans le système carcéral américain. La suite devient une collision chaotique d’existences, où — selon les mots mêmes de l’écrivain — certaines vies finissent par entrer en collision. Et quelle collision ! Ce qui frappe durablement dans Le Casse ultime, au-delà de la virtuosité narrative et de la précision quasi chirurgicale du regard porté sur l’Amérique contemporaine, c’est peut-être la sensation d’une œuvre qui refuse la résignation. Winslow écrit contre l’oubli, contre l’indifférence, contre cette tentation moderne de considérer la violence du monde comme un simple bruit de fond. Ses nouvelles ne cherchent pas seulement à captiver : elles interrogent, elles dérangent, elles obligent à regarder là où l’on préférerait détourner les yeux (quelle plongée viscérale dans l’univers des prisons). Mais pourtant, derrière la noirceur, demeure une forme de lumière. Une croyance têtue dans les êtres, dans les trajectoires cabossées capables encore de bifurquer, dans cette fragile possibilité de rédemption qui traverse toute la littérature américaine lorsqu’elle touche à sa vérité la plus profonde. C’est peut-être là que réside la grandeur singulière de Winslow : dans cette manière de faire coexister la brutalité du réel et une humanité persistante, presque obstinée, qui refuse de disparaître – en dépit des nombreuses tentatives des administrations contemporaines.

“This guy can write”… But really ?
Lire L’Ultime Casse aujourd’hui n’est donc pas seulement retrouver l’un des plus grands stylistes du polar moderne. C’est mesurer, une fois encore, ce que la littérature peut lorsqu’elle affronte son époque sans détour, avec lucidité, colère parfois, mais surtout avec une exigence morale et artistique intacte. Insistons. À l’heure où tant de récits semblent se contenter d’accompagner le monde tel qu’il va, Winslow continue, lui, de tenter de le comprendre. Il y a, aussi, dans ce geste, quelque chose qui touche à la cinématographie qui nous anime : une façon de croire encore à la puissance des histoires, à leur capacité de nous transformer silencieusement. Et si Le Casse ultime laisse au lecteur une impression durable, ce n’est pas seulement parce qu’il s’agit d’un grand livre de crime fiction. C’est parce qu’il rappelle, avec une force rare, que raconter le mal peut aussi être une manière de préserver le bien. Le livre est déjà vénéré par les plus grands. Stephen King proclame en couverture : « Vingt ans que je n’avais pas lu un polar aussi bon. » Michael Mann, que Winslow avait lui-même célébré pour Heat 2 comme « un roman brillant et captivant, aux personnages riches et réels, avec une narration forte », a exprimé son impatience de découvrir cette nouvelle œuvre. Et les marques de reconnaissance pleuvent, comme à chaque publication du maestro. Pour l’anecdote, François Forestier rappelait lors de la sortie de The Force (Corruption), une appréciation signée James Ellroy dans le New York Times — « This guy can write » — qui avait attiré son attention. Sacré adoubement, venant de l’auteur de L.A. Confidential. Mais lorsqu’il revit Ellroy en 2012 pour le remercier de cette phrase, celui-ci répondit, amer : «Je me suis trompé. Il ne sait pas écrire. » L’excellent Forestier concluait alors : « Ellroy le fielleux, Ellroy le vert-de-jalousie, Ellroy le petit. Grand écrivain, mini bonhomme. » À l’inverse, une pensée pourrait résumer l’essence même de Le Casse ultime — et, au-delà, de toute l’œuvre de Winslow… : Winslow le géant. Immense écrivain, grand homme. Une formule simple, mais qui dit tout : ce livre est habité par une âme rare. Une âme précieuse.

