Interview de Robin Entreinger: propos recueillis par Nicolas LOCHON
Salut Robin. Alors, tout d’abord, bravo pour ce nouveau film, Troubles. Et puis merci, aussi, de prendre le temps de nous accorder quelques mots. Ma première question tourne autour de la « matière première » de ton film : les acteurs. Plus précisément, les actrices. Sauf erreur de ma part, tu n’es pas passé par la case « école de cinéma » et, très franchement, ta direction d’acteur est excellente. Peux-tu nous dire quelques mots à propos de celle-ci ? Comment travailles-tu ? Quelle est ton approche ? As-tu des techniques particulières ? Y a-t-il eu des moments difficiles pour Troubles?
Salut Nicolas. C’est avec grand plaisir que je vais parler du casting, car en effet tout est parti de là : c’est le point de départ du projet. Je voulais absolument tourner avec Désirée Deboës, Chloé Imbroglio et Claire Suchet. Chloé et Claire étaient déjà au casting de mon précédent court métrage : Shibari (tourné en 2017 au Japon), et je voulais pousser l’expérience plus loin. Désirée avait fait une brève apparition dans The Darkest (2016 ; elle était en fait maquilleuse sur ce film) ; mais elle m’avait confié son désir de jouer plus, après toutes ses années d’expérience en théâtre. J’ai donc décidé d’écrire une histoire avec (et pour!) ces comédiennes françaises ; mais je voulais absolument retourner aux USA, plus précisément à Portland. En effet, en 2014, j’ai eu la chance de rencontrer toute une équipe sur un film d’horreur (dont j’ai fini par co-signé la réalisation), et mon désir était de retravailler avec cette même équipe sur un projet plus personnel. C’est ainsi qu’est née l’idée du tournage de Troubles : une rencontre entre un casting français et une équipe en Oregon ! Le scénario a été écrit pour les acteurs, en sachant à l’avance qui allait jouer quel rôle. Je savais au fond de moi que Luna Labelle serait parfaite dans le rôle de la meneuse/guérisseuse, par exemple. Je ne sais pas du coup si la direction d’acteur est bonne dans Troubles ; je pense simplement que chaque comédien(ne) est bourré de talent, et que les rôles ont été écrit tout spécialement pour eux ! Et je crois que ce pari à en effet marché. Il n’y a donc pas eu de casting, au sens strict. Au niveau des techniques, nous faisons énormément de répétition (des « mécas »), pour être le plus efficace possible lors du tournage. Finalement, je dirige assez peu une fois que j’ai la caméra en main. Tout est calé à l’avance.
J’allais justement te poser cette question : es-tu de ceux qui fonctionnent avec beaucoup de répétitions ? J’ai donc ma réponse. Et alors, des moments difficiles ?
Les moments difficiles ? En fait c’était surtout au niveau de l’organisation et du rythme de tournage. Nous avions seulement prévu 3 semaines de tournage sur place, à Portland, et rares étaient les moments de repos. Par exemple, après une journée de tournage dans le théâtre ou à l’extérieur, nous enchaînions souvent avec un série de séquences en intérieur ou extérieur nuit. Je crois que nous nous sommes accordés seulement 2 ou 3 jours de pause, pour « recharger les batteries ». Mais ce rythme était accompagné d’une grande motivation de toute l’équipe, donc nous avons su tenir le coup sans grande difficulté.

Une scène particulièrement compliquée de ce point de vue ?
Le plus stressant aura été les journées de tournage dans le théâtre, lieu que nous avions seulement pour 3 jours ; il a fallu tout tourner de manière ultra efficace dans un laps de temps assez court. Et comme ces scènes sont chacune très délicate, je m’était mis une grosse pression. Mais tout le monde a assuré.
Tu produis tes films et tu dois forcément composer avec une économie de moyens. Cela passe d’ailleurs par la production du film en elle-même (tu es chef opérateur et cadreur, entre autres). Considères-tu que cela soit un frein ou plutôt une impulsion dans ta création esthétique ?
Je pense qu’il y a du vrai dans les deux réponses. Un frein, oui ; car avec plus de moyen on aurait eu plus de temps pour tourner, une équipe forcement plus importante et un accès à des lieux de tournages plus adaptés, plus confortable (et du meilleur matériel, par exemple). Cela dit, pour rien au monde je n’aurais voulu changer le casting ! Mais le fait de tourner en auto-production offre évidemment une grande liberté, dans la production pure et aussi dans l’écriture.
Ton film possède un côté méta (ou en tout cas de belles mises en abîme), on pense par exemple à la conversation sur les twists cinématographiques. Quels sont tes modèles en la matière ?
J’aime les films qui surprennent, dont l’histoire prend une direction à laquelle on ne s’attend pas. Il n’y a rien plus pénible que de deviner la fin d’un film après avoir vu la scène d’introduction ! Ou lorsque le scénario suit une recette toute pré-fabriquée (ce genre de méthode d’écriture existe). J’aime les films qui ont une certaine fraîcheur, un vrai suspens, dans lesquels l’issue n’est pas toute tracée. Il y a dans Troubles des références très nettes à Mulholland Drive, que je considère véritablement comme un chef-d’œuvre du cinéma. Mais Troubles n’est pas compilation de références ; j’aime à penser que c’est un film vraiment original. J’ai parfois la sensation que dans les productions traditionnelles, on rabâche toujours la même histoire (pas dans les détails, mais dans la globalité), et je suis fatigué qu’on me présente un énième thriller sur une enquête à la recherche d’un tueur en série. D’ailleurs, dans Troubles, personne ne meurt. C’était aussi une idée forte à l’écriture : réussir un thriller psychologique sans meurtre, sans disparition, sans morbidité. C’est un fait assez rare pour être souligné !
Puisque tu es sur ta lancée… peux-tu évoquer tes références, mais surtout, la façon dont tu infuses tes films de celles-ci ?
En matière de cinéma et de mise en scène, je suis très influencé par David Lynch (entre autre le rapport entre le rêve et la réalité évoqué dans Mulholland Drive), Lars Von Trier (sa caméra à l’épaule, la dramaturgie de ces récits), Nicolas Winding Refn (pour la mise en scène globale, la subtilité dans les scènes de dialogues, la lenteur). Je ne me compare pas à ces trois géants du 7ème art, j’en suis même certainement très loin, mais leurs œuvres m’influencent et c’est de ce cinéma là que j’aimerais me rapprocher. Je pense que la mise en scène doit être en accord avec le récit : pour Troubles j’ai choisi la caméra à l’épaule (cf Lars Von Trier) pour ajouter un côté « sur le vif », à fleur de peau, toujours sur la bascule. Cela crée une sensation d’inconfort, une impression que tout peut arriver à n’importe quel moment. Mais pour Shibari, j’avais opté pour une caméra fixe ou en travelling, pour installer une ambiance d’attente et de mystère, un rythme lent, posé. Troubles est légèrement dé-saturé, pour instauré une ambiance grise, triste, mélancolique ; là où Shibari est au contraire très coloré, car c’est un film qui se veut positif. Tout ça pour dire que les choix techniques ou de mise en scène ne sont en aucun cas figés : ils doivent servir le projet, le récit. Il en est de même pour la musique : il y a de la musique diégétique dans Troubles (musique d’ambiance), mais assez peu ; elle est posée ici et là avec le plus grand soin quand le récit en à besoin ; sans plus. Je n’aime pas tellement les films où la musique est omniprésente. Le silence est parfois la plus efficace des bandes-sons (voir les scènes de thérapie de groupe, sans musique aucune). Johan Ducher, avec qui j’avais déjà collaboré sur The Darkest, a fait ici un travail remarquable, c’est un excellent compositeur. Chaque personnage central a son propre thème musical, et la musique aide à créer (ou renforcer) une ambiance particulière sur certaines séquences.
Est-ce que tu as des regrets ? Des ambitions que tu n’as pas pu concrétiser ? Je me permets cette question car il me semble que certaines scènes (oniriques) auraient leur place dans un slasher.
Sur Troubles, je n’ai aucun regret ! J’aime le film tel qu’il est, sincèrement. Même s’il n’est peut-être pas parfait, chacun des membres de l’équipe a donné le meilleur de lui-même, pour en faire finalement une œuvre très personnelle, propre à chacun. Des ambitions que je n’ai pas encore pu concrétiser, oui, j’en ai une sacrée liste. J’ai de multiples projets dont certains nécessiteraient un niveau de production plus élevé, par exemple ; et qui sont donc difficiles à mettre en place. Je continue d’écrire, j’aimerai trouver un producteur pour ces projets là ; mais je projette également de continuer à auto-produire et je pense tourner un prochain film en 2021, dans le même mode opératoire que Troubles (petite équipe, planning serré, petit budget). Un petit budget et une auto-production ne sont pas forcement synonyme de films amateurs ou ratés ; on peut faire un bon film avec peu de moyen (si l’équipe est talentueuse!). Mais ce mode convient mieux à des films «portraits», des histoires intimes, des drames psychologiques. J’aimerais tourner un thriller fantastique (The Night) ; mais c’est là qu’il faut nécessairement plus de moyens.
Je suis d’accord avec toi. Il suffit de voir le nombre de productions millionnaires qui sont insipides et sans âme. Mais c’est une digression. Qu’est ce qui a déclenché l’impulsion d’écriture pour Troubles ?
Troubles raconte fondamentalement à quel point il est difficile et douloureux d’affronter ses propres démons, à quel point cela peut être violent de se confronter à ses traumatismes passés. Mais la confiance aux autres, l’amour et le lâcher-prise peuvent être une solution pour évoluer vers la guérison. Ce qui arrive à Marion (l’héroïne de Troubles jouée par Chloé) est métaphoriquement ce que l’on ressent lorsqu’on décide de se confronter à ses problèmes et qu’on décide d’aller de l’avant et d’arrêter de se laisser paralyser par ses démons. Cette voie n’est pas sans embûche, le chemin est tortueux et douloureux, imprécis. Mais c’est chez les autres que l’on va trouver la solution, dans le dialogue, dans la confrontation, la confiance, dans l’exposition de la vérité et dans l’amour.
Peux-tu nous dire quelques mots sur tes prochains projets ?
Je projette de tourner un thriller au Japon, dans une ambiance « Refn », avec des yakuzas et une jeune femme qui veut se venger de la mort de son père et tente de sauver sa petite sœur. Sur ce projet je suis encore en écriture, mais les rôles essentiels sont déjà établis. Je devrais tourner ce thriller en 2021 si tout va bien, avec la même équipe de production que sur Shibari (même chef op, même producteur associé). J’ai également un projet de comédie dramatique à Los Angeles, qui raconte le passage à l’âge adulte d’une jeune lesbienne. Là aussi, le rôle principal est déjà distribué ; et je suis encore dans les balbutiements de l’histoire, que j’écris avec une amie homosexuelle. Enfin, je projette de tourner un film en France ; une histoire vraie de harcèlement, mais j’attends de pouvoir collaborer sur l’écriture avec la personne directement concernée. Un Thriller « Yakuza » très violent, une comédie dramatique LGBT et un drame psychologique incroyable mais vrai : voilà mon planning pour les 4/5 années à venir ! En plus de ces 3 projets, il y a The Night ; un thriller fantastique qui se déroulerait idéalement aux USA ; mais pour ce projet là (déjà écrit sous forme de traitement par mon scénariste habituel) j’ai besoin d’un producteur solide. Je projette également, un jour ou l’autre, de tourner une suite (ou un remake) à Sadik 2 (comédie horrifique, déjà écrit sous forme de traitement). Comme tu peux le voir, ce ne sont pas les projets qui manquent ! J’espère tous pouvoir les achever un jour, mais les décisions, à mon niveau, se font au fur et à mesure des rencontres, des opportunités, et aussi par rapport à la difficulté de la production.
Merci, Robin, pour ton temps, ta bonne humeur et les échanges (même hors interview) toujours passionnés sur le cinéma… en général. Et bonne chance à Troubles, en dépit du contexte si particulier ! J’aimerais te retrouver prochainement pour un Podcast un peu plus généraliste si tu es d’accord.
A suivre sur DCP Mag, donc …